Gilbert Quélennec, Rien n'était petit. Rien n'était clos
texte pour le projet Autres Réalités
Gilbert Quélennec, Nothing was small. Nothing was closed
Text for the Other Realities project
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Elle avançait dans le monde comme quelqu'un qui lirait un livre immense non pas page après page, mais dans l'ignorance du foisonnement caché derrière le bord étroit des feuilles.
Une conscience comprimée. Une lumière contractée dans la densité du corps. Une mémoire pliée sur elle-même comme un éventail oublié dans la nuit
Et pourtant, dans ce point minuscule, demeure l'infini en attente.
Par instants, pourtant, quelque chose cède.
Un silence trop profond pour rester silencieux. Un regard croisé dans une rue poussiéreuse. Le frisson d'un arbre au bord du soir. Une douleur qui fissure les habitudes de l'être.
Alors l'étoffe du monde se déchire légèrement et laisse passer l'infini.
Ce n'est plus le monde qui change, mais la serrure invisible du regard qui tourne sur elle-même.
Le temps cesse d'être une ligne. Il devient une matière qui déborde, une mer intérieure où chaque instant continue de vibrer bien au-delà de sa disparition.
Car chaque geste continue longtemps à voyager dans les tissus invisibles du vivant. Chaque pensée laisse une empreinte. Chaque acte continue d'exister quelque part dans la mémoire profonde du monde.
Nous habitons un univers de résonances, où tout répond à tout dans une patience que nous ne savons pas voir.
C'est pourquoi certains êtres, revenus des frontières de la mort, racontent avoir vu leur existence entière se déployer dans un seul éclair.
Non seulement les faits, mais les vibrations invisibles des actes, les émotions semées dans les autres, les ramifications secrètes de chaque parole.
Un regard jeté jadis dans une rue sans importance devient une constellation. Une parole oubliée ouvre des ramifications sans fin. Un détail minuscule porte soudain le poids du tout.
Rien n'était petit. Rien n'était clos.
L'incarnation apparaît alors non comme une chute, mais comme une condensation extrême du réel — un lieu où tout est comprimé à l'extrême afin que le moindre frémissement ait valeur de monde.
La matière serait la sédimentation lente des plans de conscience, comme au fond d'un vieux tonneau où se déposent les éléments les plus denses du vin.
La souffrance elle-même, sans disparaître, change de texture.
Une compassion plus vaste, une présence plus nue, une conscience moins enfermée dans le personnage humain.
Lorsque certains états apparaissent les choses ordinaires deviennent lumineuses. Les arbres semblent habités d'une présence ancienne. Les visages cessent d'être des contours et deviennent des profondeurs. Même le chaos conserve une étrange beauté.
Non parce que le monde extérieur se transforme, mais parce que le regard retrouve momentanément sa transparence originelle.
Et peu à peu se dessine l'intuition la plus vertigineuse :
ce que nous appelons « moi » ne serait qu'un pli local de la conscience, une infime courbure de quelque chose de plus vaste qui cherche à se regarder vivre.
Chaque existence, chaque rencontre, chaque joie et chaque tragédie seraient les chemins multiples par lesquels une conscience immense explore ses propres possibilités.
Peut-être sommes-nous venus ici pour cela.
Pour entrer dans la densité, dans l'oubli, dans la lourdeur des jours humains, afin qu'une minuscule étincelle de conscience puisse y découvrir la saveur de l'éternité.
Car derrière la fatigue des corps, derrière les tragédies et les séparations, quelque chose demeure intact.
Une joie sans contraire. Une paix antérieure au monde. Une présence silencieuse qui traverse toutes les formes et qui, à travers nos yeux trop étroits, apprend lentement à reconnaître sa propre lumière.
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Gilbert Quélennec, Nothing was small. Nothing was closed
Text for the Other Realities project
She was moving through the world like someone reading an immense book, not page after page, but in ignorance of the foisonning hidden behind the narrow edge of the pages.
A compressed consciousness. A light contracted into the density of the body. A memory folded in on itself like a fan forgotten in the night.
And yet, in this tiny point, infinity remains in waiting.
At times, however, something gives way.
A silence too deep to remain silent. A glance crossed in a dusty street. The shiver of a tree at the edge of evening. A pain that cracks the habits of being.
Then the fabric of the world tears slightly and lets infinity pass through.
It is no longer the world that changes, but the invisible lock of perception turning upon itself.
Time ceases to be a line. It becomes a matter that overflows, an inner sea where each moment continues to vibrate well beyond its disappearance.
For each gesture continues for a long time to travel through the invisible tissues of the living. Each thought leaves an imprint. Each act continues to exist somewhere in the deep memory of the world.
We inhabit a universe of resonances, where everything responds to everything in a patience we do not know how to see.
This is why certain beings, returned from the thresholds of death, say they have seen their entire existence unfold in a single flash.
Not only the facts, but the invisible vibrations of acts, the emotions sown in others, the secret ramifications of each word.
A glance once cast in an insignificant street becomes a constellation. A forgotten word opens infinite ramifications. A minute detail suddenly bears the weight of the whole.
Nothing was small. Nothing was closed.
Incarnation then appears not as a fall, but as an extreme condensation of reality — a place where everything is compressed to the extreme so that the slightest tremor has the value of a world.
Matter would be the slow sedimentation of planes of consciousness, like at the bottom of an old barrel where the densest elements of wine are deposited.
Suffering itself, without disappearing, changes its texture.
A wider compassion, a more naked presence, a consciousness less enclosed in the human character.
When certain states appear, ordinary things become luminous. Trees seem inhabited by an ancient presence. Faces cease to be outlines and become depths. Even chaos retains a strange beauty.
Not because the external world is transformed, but because perception momentarily regains its original transparency.
And little by little the most vertiginous intuition takes shape:
what we call “I” would be only a local fold of consciousness, an infinitesimal curvature of something vaster that tries to observe itself living.
Each existence, each encounter, each joy and each tragedy would be the multiple paths through which a vast consciousness explores its own possibilities.
Perhaps we came here for this.
To enter into density, into forgetting, into the heaviness of human days, so that a tiny spark of consciousness might discover there the taste of eternity.
For behind the fatigue of bodies, behind tragedies and separations, something remains intact.
A joy without opposite. A peace prior to the world. A silent presence that passes through all forms and which, through our too narrow eyes, slowly learns to recognise its own light.
voir également: musiques et textes du projet Autres Réalités, par Gilbert Quélennec
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