Gilbert Quélennec, Le fil
Gilbert Quélennec, The Thread
projet Autres Réalités et projet Expérienceurs
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Ce poème est né de l'écoute d'une expérienceuse — quelqu'un pour qui l'oubli n'a pas eu lieu. Il ne cherche pas à expliquer. Il suit une trace.
This poem was born from listening to a female experiencer — someone for whom forgetting has not taken place. It does not seek to explain. It follows a trace.
La plupart d'entre nous arrivent en oubliant. Comme ce qui commence sans trace de ce qui était avant. Pour que l'expérience soit pleine. Pour que rien ne déborde. Pour que l'oubli lui-même soit traversé sans détour.
Mais il existe des cas rares. Où la séparation ne se fait pas entièrement. Quelque chose passe. Elle, non. Cela tient.
Pas un souvenir — une continuité. Pas un réveil — une présence qui ne se coupe pas.
Elle ne commence pas dans un monde. Elle le traverse.
Elle a toujours su, de plus en plus clairement, à mesure que le corps devenait transparent pour laisser passer ce qu'elle était déjà.
C'est pour cela qu'elle répond. Non parce qu'elle a appris plus vite — mais parce qu'elle n'a pas été interrompue.
Il y a des niveaux de présence. Pas des étages. Pas des degrés.
Des intensités.
Ce qui ralentit devient lourd. Ce qui s'accélère devient léger.
Les couches proches sont denses. On s'y accroche sans le vouloir.
On y rencontre ce qu'on répète assez longtemps pour ne plus savoir que cela a été appris.
Plus loin, là où le mouvement est plus fin, le bruit ne passe plus. On n'y va pas. On y est ou on n'y est pas.
Intensité. Pas de mérite. Juste une manière d'être.
Il y a ce qu'on porte. Le nom. L'âge. La langue. Les rôles. Les blessures.
On les enlève. Parfois ils reviennent.
Le travail n'est pas de les détruire. C'est de ne plus les confondre avec soi.
Tout est résonance. La matière est mouvement à une échelle que l'on perçoit à peine. La lumière en est une forme.
On l'observe. On la reproduit. Elle n'a pas été inventée.
Il existe une mémoire du monde. On y dépose sans y revenir vraiment.
Et une autre. Un lieu où ce qui a eu lieu demeure disponible.
On n'y accède pas en cherchant. On y accède quand c'est nécessaire. Les choses viennent avant qu'on les demande.
Le silence n'est pas vide. Il est actif.
Ce n'est pas une absence — c'est un espace où rien ne se disperse.
Une direction apparaît. Sans forme. Et dès qu'on la nomme, elle change.
Toi et moi sommes la même structure vue depuis des points différents. Comme une cellule qui ignore l'ensemble dans lequel elle existe.
Et pourtant elle est elle. Et pourtant elle est aussi cela. Seulement des découpages provisoires pris pour des frontières.
Elle dit : je reviens. Revenir est une anomalie.
Ce qui semblait partir était immersion. Ce qui semblait éveil était ajustement. Ce qui semblait bruit était ce qui recouvrait.
Le silence derrière n'a jamais cessé. Seulement recouvert.
Ce qui relie n'est pas seul. Il a besoin d'un monde pour le traverser. Et le monde a besoin de continuité pour ne pas se fragmenter.
Sans différences, rien à traverser. Sans lien, rien ne tient.
Nom. Rôle. Intensité. Mémoire. Silence.
Le corps est un passage. Pas une destination.
Chaque matin, il faut se situer à nouveau. Pas ce que l'on est — mais où l'on est.
Et parfois, cela suffit. Cela tient. C'est tout. C'est assez.
Most of us arrive forgetting. Like what begins without trace of what came before. So that the experience is complete. So that nothing overflows. So that forgetting itself is crossed without detour.
But there are rare cases. Where the separation does not fully take place. Something passes through. Not her. It holds.
Not a memory — a continuity. Not an awakening — a presence that does not break.
She does not begin in a world. She passes through it.
She has always known, more and more clearly, as the body became transparent enough to let through what she already was.
That is why she responds. Not because she learned faster — but because she was not interrupted.
There are levels of presence. Not floors. Not degrees.
Intensities.
What slows becomes heavy. What speeds up becomes light.
The nearby layers are dense. One clings to them without wanting to.
One encounters there what one repeats long enough not to know any longer that it was learned.
Further on, where movement is finer, noise no longer passes. One does not go there. One is there or one is not.
Intensity. No merit. Just a way of being.
There is what one carries. The name. The age. The language. The roles. The wounds.
One removes them. Sometimes they return.
The work is not to destroy them. It is to stop confusing them with oneself.
Everything is resonance. Matter is movement at a scale one barely perceives. Light is one form of it.
It is observed. It is reproduced. It was not invented.
There is a memory of the world. One deposits into it without truly returning.
And another. A place where what has happened remains available.
One does not access it by searching. One accesses it when necessary. Things come before one asks for them.
Silence is not empty. It is active.
It is not an absence — it is a space where nothing disperses.
A direction appears. Without form. And as soon as it is named, it changes.
You and I are the same structure seen from different points. Like a cell that does not know the whole in which it exists.
And yet it is itself. And yet it is also that. Only provisional divisions taken for boundaries.
She says: I return. Returning is an anomaly.
What seemed departure was immersion. What seemed awakening was adjustment. What seemed noise was what covered it.
The silence behind has never ceased. Only covered.
What connects is not alone. It needs a world to pass through. And the world needs continuity so as not to fragment.
Without differences, nothing to traverse. Without connection, nothing holds.
Name. Role. Intensity. Memory. Silence.
The body is a passage. Not a destination.
Each morning, one must locate oneself anew. Not what one is — but where one is.
And sometimes, that is enough. It holds. That is all. That is enough.
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voir également:
musiques et textes du projet Autres Réalités, par Gilbert Quélennec
