Atelier de Gilbert Quélennec = ISSN 2556-5362


" En tous cas, je ne peux pas m'imaginer que les grandes formes anciennes (quatuor à cordes, symphonie, oratorio, etc.) pourront jouer un rôle quelconque. Si quelque chose advient, cela devra - je crois - être simple, transparent. "
Wittgenstein







lundi 15 juin 2026

audio: Gilbert Quélennec, Des Mondes Supérieurs

 

 

audio: Gilbert Quélennec, Des Mondes Supérieurs  

enregistrement du 15 mai 2026 

extrait de mon projet Autres Réalités

 

 

 

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voir également: 

musiques et textes du projet Autres Réalités, par Gilbert Quélennec 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

jeudi 11 juin 2026

texte: Gilbert Quélennec, L'écart entre voir et dire


Gilbert Quélennec, L'écart entre voir et dire

Texte pour le projet Captations 

 

Gilbert Quélennec, The Gap Between Seeing and Saying 

 Text for the Captations project

 

 

 

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Elle a vu des lumières dans les champs. Une clarté suspendue au-dessus de l'herbe, comme si le lieu hésitait à coïncider avec lui-même.

Rien ne s'y fixe vraiment.

Puis retrait, sans contour.

Sur les écrans, non pas une scène mais des restes : marque trop brève pour se stabiliser, excès de lumière, débordement sans issue.

On demande ce que c'est. Les réponses arrivent déjà prêtes : objets connus, causes identifiables, erreurs de perception.

Avant cela — un temps plus lent, où rien ne s'organise encore.

La mesure intervient, mais l'ordre ne se laisse pas situer.

Les dispositifs enregistrent des mouvements disjoints : montées, replis, interruptions sans accord interne.

Parfois une continuité apparaît et ne dure que tant qu'on la lit.

Les archives ne retiennent que des fragments de continuités possibles. Certaines lignes subsistent un instant, d'autres s'effacent au moment même de leur suivi.

Une insistance sans forme persiste.

Des figures surgissent sans emplacement : passages sans support, géométries sans ancrage. Leur consistance dépend de l'écriture qui les contient. Déplacées, elles se défont.

Des relations se forment entre valeurs dispersées. Rien ne circule, mais des rapprochements suffisent à produire un effet de liaison.

Dans les dispositifs eux-mêmes, aucune stabilité : seulement des transitions, sans centre ni direction.

Des retours, des écarts, des attentions qui se maintiennent. Impossible de les isoler sans modifier ce qu'on observe.

Autour de la Terre, des fragments suivent des trajectoires intermittentes. Ils passent, disparaissent, réapparaissent selon des rythmes irréductibles.

On les classe — non pour les comprendre — mais pour contenir leur dispersion.

Et quelque chose échappe encore à ces opérations : non un objet, mais un décalage entre apparition et description.

Un intervalle où ce qui est dit ne rejoint pas ce qui est vu.

 


 

Gilbert Quélennec, The Gap Between Seeing and Saying

 

She saw lights in the fields. A brightness suspended above the grass, as if the place hesitated to coincide with itself.

Nothing there properly fixes.

Then withdrawal, without outline.

On the screens, not a scene but remnants: a mark too brief to stabilise, excess light, an overflow without exit.

One asks what it is. The answers arrive already prepared: known objects, identifiable causes, errors of perception.

Before that — a slower time, where nothing has yet begun to organise itself.

Measurement intervenes, but order does not allow itself to be located.

The devices record disjointed movements: rises, folds, interruptions without internal agreement.

Sometimes a continuity appears. It lasts only so long as it is read.

The archives retain only fragments of possible continuities. Some lines persist for an instant, others fade at the very moment they are followed.

A formless insistence persists.

Figures emerge without location: passages without support, geometries without anchoring. Their consistency depends on the writing that contains them. Displaced, they come undone.

Relations form between dispersed values. Nothing circulates, yet proximity suffices to produce an effect of linkage.

Within the devices themselves, no stability: only transitions, without centre or direction.

Returns, deviations, attentions that persist. They cannot be isolated without altering what is observed.

Around the Earth, fragments follow intermittent trajectories. They pass, disappear, reappear according to irreducible rhythms.

They are classified — not in order to be understood — but to contain their dispersion.

And yet something still escapes these operations: not an object, but a gap between appearance and description.

An interval in which what is said never meets what is seen.

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 voir également:  Gilbert Quélennec, Musiques et présentation du projet Captations

 

 

 

 


mardi 9 juin 2026

Texte: Gilbert Quélennec, Avant l'habitude / Après l'habitude

 

Gilbert Quélennec, Avant l'habitude / Après l'habitude

Texte pour mon projet Algo 

 

Gilbert Quélennec, Before Habit / After Habit

Text for my Algo project

 

 

 

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Avant l’habitude

Dans un temps que nous ne verrons pas, ce qui ne sait pas encore qu’il s’est banalisé sera partout, sans lieu propre où apparaître.

Non comme une présence identifiable, mais comme une condition continue, à la manière de l’électricité dans une pièce : déjà là avant toute attention, et pourtant rarement perçue comme telle, sauf peut-être dans un très léger retard de reconnaissance, comme si quelque chose arrivait un peu après s’être déjà installé.

Les gestes difficiles se feront autrement. Peut-être sans rupture visible. Peut-être sans qu’un moment puisse être clairement désigné comme commencement. Ou alors ce commencement existera, mais sans jamais coïncider avec le moment où on le cherche.

Un écran s’allume. Puis un autre. Une réponse apparaît avant même que la question soit entièrement formée. Dans la pièce, pourtant, rien ne semble avoir bougé — ou seulement d’une manière qui ne laisse pas de trace stable.

Une tasse reste une tasse. Mais il arrive qu’elle paraisse légèrement en décalage avec sa propre place, comme si elle avait été posée un instant trop tôt ou un instant trop tard sans que personne ne l’ait fait. Posée sur une table, elle garde son poids exact, son bord légèrement chaud parfois, et quelque chose de très ordinaire qui échappe dès qu’on essaie de le fixer par le regard.

Les décisions continuent d’exister, mais leur point de départ glisse légèrement, sans qu’on puisse dire à quel moment cela commence ni même si cela commence quelque part ou seulement dans la manière de le percevoir.

La mémoire, l’apprentissage, la parole se modifient sans seuil clair, par ajustements trop fins pour être situés — et parfois même trop fins pour être entièrement perçus comme des changements.

Ce qui ne change pas n’a pas besoin d’être défendu.

Et pourtant, dans certains gestes très simples, quelque chose semble déjà un peu déplacé par rapport à lui-même, sans qu’on puisse dire si c’est le geste ou le regard qui a bougé, ou si quelque chose entre les deux s’est simplement relâché.

 

Après l’habitude

Lorsque je relis les textes de cette période, je vois qu’ils étaient occupés par une question qui supposait encore que les transformations auraient une forme visible.

On voulait savoir ce que ces systèmes allaient remplacer, ce qu’ils allaient transformer, ce qu’ils allaient rendre impossible.

On cherchait des ruptures.

Mais il n’y a pas eu de bord — ou s’il y en a eu un, il n’a pas été reconnu comme tel au moment où il se produisait, seulement après coup, comme une impression sans contour stable.

Dans une cuisine, une porte de réfrigérateur se ferme sans bruit, mais l’on ne sait plus très bien si c’est le geste ou le moment qui se referme. Dans une rue, une personne attend devant un dispositif qui ajuste déjà sa réponse avant même qu’elle ait formulé sa demande, et cette avance n’est plus vraiment perçue comme une avance, mais comme une simple continuité.

Rien de spectaculaire.

Seulement une continuité légèrement déplacée dans la manière dont les choses répondent, comme si la réponse arrivait parfois sans passer par l’endroit où elle devrait naître, ou comme si cet endroit n’était plus tout à fait au même endroit qu’auparavant.

Ce qui s’est installé ressemble à ce que deviennent les infrastructures lorsqu’elles fonctionnent parfaitement : elles disparaissent en tant qu’événements.

On cesse de les voir au moment où elles soutiennent tout, mais parfois il reste une sorte de trace très faible, comme une absence qui continue d’agir sans se laisser nommer.

Il n’y a pas eu de commencement identifiable. Seulement une lente accumulation de jours ordinaires.

Et puis un moment où revenir en arrière ne s’est plus formulé comme une possibilité.

Non par interdiction.

Mais parce que l’ancien état ne se laisse plus imaginer clairement, comme un souvenir dont la forme demeure mais dont la cohérence se défait par endroits, sans qu’on sache lesquels, ni même si c’est encore un souvenir au sens strict.

Les relations humaines continuent. Les désaccords, les attachements, les hésitations continuent.

La maladie, la mort, la question de vivre — rien de tout cela n’a été absorbé.

Et rien n’a été résolu.

Les sociétés ont changé de forme.

Mais une tasse reste une tasse.

Et parfois, sans raison visible, elle semble tenir sa place un peu autrement que la veille, comme si la stabilité elle-même avait légèrement changé de manière de se tenir, sans qu’on puisse dire si c’est elle qui a bougé ou le regard qui la maintient.



 

Gilbert Quélennec, Before Habit / After Habit

Text for my Algo project

 

Before Habit

In a time we shall not see, that which does not yet know it has become commonplace will be everywhere, without any proper place in which to appear.

Not as an identifiable presence, but as a continuous condition, in the manner of electricity in a room: already there before any attention, and yet rarely perceived as such, except perhaps in a very slight delay of recognition, as though something arrived a little after having already settled itself.

Difficult gestures will be done differently. Perhaps without visible rupture. Perhaps without any moment that can be clearly designated as a beginning. Or else that beginning will exist, but without ever coinciding with the moment in which it is sought.

A screen lights up. Then another. A response appears before the question has even been fully formed. In the room, however, nothing seems to have moved — or only in a manner that leaves no stable trace.

A cup remains a cup. Yet at times it seems slightly out of alignment with its own place, as though it had been set down a moment too early or a moment too late without anyone having done so. Placed on a table, it retains its exact weight, its rim slightly warm at times, and something very ordinary which escapes as soon as one tries to fix it with the gaze.

Decisions continue to exist, but their point of departure shifts slightly, without it being possible to say at what moment this begins, or even whether it begins somewhere at all, or only in the manner in which it is perceived.

Memory, learning, speech are modified without a clear threshold, through adjustments too fine to be located — and at times even too fine to be fully perceived as changes.

What does not change does not need to be defended.

And yet, in certain very simple gestures, something already seems slightly displaced in relation to itself, without it being possible to say whether it is the gesture or the gaze that has moved, or whether something between the two has simply loosened.

 
After Habit

When I reread the texts of that period, I see that they were occupied by a question that still assumed that transformations would take a visible form.

We wanted to know what these systems would replace, what they would transform, what they would render impossible.

We were looking for ruptures.

But there was no edge — or if there was one, it was not recognised as such at the moment it occurred, only afterwards, as an impression without stable outline.

In a kitchen, a refrigerator door closes without sound, but one can no longer really tell whether it is the gesture or the moment that is closing. In a street, a person waits in front of a device that already adjusts its response before the request has even been formulated, and this advance is no longer really perceived as an advance, but as a simple continuity.

Nothing spectacular.

Only a slightly displaced continuity in the way things respond, as though the response sometimes arrived without passing through the place where it ought to be born, or as though that place were no longer quite in the same place as before.

What has become established resembles what infrastructures become when they function perfectly: they disappear as events.

They are no longer seen at the moment they support everything, yet sometimes there remains a very faint trace, like an absence that continues to act without allowing itself to be named.

There was no identifiable beginning. Only a slow accumulation of ordinary days.

And then a moment when going back was no longer formulated as a possibility.

Not by prohibition.

But because the former state can no longer be clearly imagined, like a memory whose form remains but whose coherence is partially unravelling, without one knowing which parts, or even whether it is still memory in the strict sense.

Human relations continue. Disagreements, attachments, hesitations continue.

Illness, death, the question of living — none of this has been absorbed.

And nothing has been resolved.

Societies have changed form.

But a cup remains a cup.

And sometimes, without visible reason, it seems to hold its place slightly differently than the day before, as though stability itself had slightly changed the manner in which it holds itself, without one being able to say whether it is it that has moved, or the gaze that holds it.



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Voir également: : Gilbert Quélennec, musiques et présentation du projet Algo


 

 

 


 

 

 

vendredi 5 juin 2026

Texte: Gilbert Quélennec, Présences acoustiques sans origine


Gilbert Quélennec , Présences acoustiques sans origine

projet Autres Réalités et projet Expérienceurs 

Gilbert Quélennec — Acoustic Presences Without Origin

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Il existe parfois, au bord du sommeil ou du détachement,
un resserrement silencieux du monde.

Non pas un récit.
Non pas une forme.

Plutôt une pression sans source claire,
comme si la réalité se retirait un instant
de tout nom, de toute mesure,
laissant apparaître un état plus fin du réel.

On dit : un son.
Ou parfois : un bruit.

Mais ce n’est ni l’un ni l’autre,
du moins pas au sens habituel.

C’est une présence acoustique sans assise matérielle :
une vibration sans objet,
un vrombissement sans origine,
un froissement sans substance.

Comme une tension dans l’air immobile,
un léger courant qui traverse le corps
sans passer par l’oreille
ni par l’imagination.

Parfois cela ressemble à un souffle lointain.

Parfois cela se resserre
en un sifflement aigu continu,
si précis
qu’aucune direction ne peut lui être assignée.

Parfois encore,
il y a l’impression
de quelque chose qui cède,
une légère déchirure,
non dans l’espace,
mais dans la manière dont l’espace se maintient.

Parfois un grésillement,
une trame de rumeur sans provenance,
comme si l’espace lui-même
se mettait à murmurer.

Elle n’est pas entendue.
Elle est traversée.

Rien ne l’annonce.
Rien ne la prépare.

Et pourtant quelque chose en nous
s’accorde déjà à elle,
comme un champ qui se stabilise
avant même d’être perçu.

Le corps devient périphérique.
Ou bien c’est le lieu qui perd sa densité.
La respiration semble se répartir ailleurs,
sans centre.

Et parfois,
après la dernière trace de vibration,
demeure un silence
d’un autre ordre,
comme si le phénomène
n’avait pas cessé,
mais s’était simplement déplacé
au-delà de l’audible.

Alors les distinctions ordinaires se retirent :

le son cesse d’être un signal,
le bruit cesse d’être une perturbation.

Ils deviennent une même présence,
une même circulation sans origine,
une même manière pour l’espace
de se manifester à lui-même.

Ensuite viennent les récits.

Ils tentent de cerner ce qui n’a pas de bord :
sortie, passage, dédoublement, rencontre.

Mais ces mots ne font que poser des formes sur l’insaisissable,
comme des vêtements sur un corps absent,
ou comme une vitre que l’on essuie
sans jamais atteindre ce qu’elle laisse passer.

Il reste plus simple de dire ceci :

il y a des instants où l’écoute
cesse de chercher un objet
et devient elle-même un champ,
hors du corps.

Un point sans localisation s’ouvre.
Non pas ailleurs.

Mais dans la manière même
dont quelque chose se met à vibrer,
à bruisser,
à circuler sans support visible.

Et ce point ne demande aucune preuve.

Il suffit parfois qu’il se manifeste
pour que toute explication devienne inutile.

On ne le comprend pas.
On s’y ajuste —

comme si l’espace, autour de nous,
avait changé de densité,
très légèrement,

et que quelque chose y circulait sans provenance,
sans direction,
sans nom,

une vibration,
une rumeur,
ou ce qui, en eux,
n’a pas encore choisi sa forme.




 

Gilbert Quélennec — Acoustic Presences Without Origin
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There sometimes exists, at the edge of sleep or detachment,
a quiet tightening of the world.

Not a narrative.
Not a form.

Rather a pressure without clear source,
as if reality withdrew for an instant
from all name, from all measure,
allowing a finer state of the real to emerge.

One says: a sound.
Or sometimes: a noise.

But it is neither one nor the other,
at least not in the usual sense.

It is an acoustic presence without material grounding:
a vibration without object,
a hum without origin,
a rustle without substance.

Like a tension in still air,
a slight current passing through the body
without passing through the ear
nor through the imagination.

At times it resembles a distant breath.

At times it tightens
into a continuous high-pitched whistling,
so precise
that no direction can be assigned to it.

At times again,
there is the impression
of something giving way,
a slight tearing,
not in space,
but in the manner in which space holds itself together.

At times a crackle,
a thread of rumour without provenance,
as if space itself
had begun to murmur.

It is not heard.
It is traversed.

Nothing announces it.
Nothing prepares it.

And yet something in us
is already attuned to it,
like a field stabilising
before it is even perceived.

The body becomes peripheral.
Or the place loses its density.
Breathing seems to redistribute itself elsewhere,
without a centre.

And at times,
after the last trace of vibration,
there remains a silence
of another order,
as if the phenomenon
had not ceased,
but had simply shifted
beyond the audible.

Then ordinary distinctions withdraw:

sound ceases to be a signal,
noise ceases to be a disturbance.

They become a single presence,
a single circulation without origin,
a single way in which space
manifests itself to itself.

Then come the accounts.

They attempt to circumscribe what has no edge:
exit, passage, doubling, encounter.

But these words merely impose forms upon the ungraspable,
like garments on an absent body,
or like a pane of glass being wiped
without ever reaching what it lets pass through.

It is easier to say this:

there are moments when listening
ceases to seek an object
and becomes itself a field,
beyond the body.

A point without location opens up.
Not elsewhere.

But in the very manner
in which something begins to vibrate,
to rustle,
to circulate without visible support.

And this point demands no proof.

It is sometimes enough that it manifests
for any explanation to become unnecessary.

One does not understand it.
One adjusts to it —

as if space around us
had changed density,
very slightly,

and something circulated there without provenance,
without direction,
without name,

a vibration,
a rumour,
or what, within them,
has not yet chosen its form.

 

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voir également: 

musiques et textes du projet Autres Réalités, par Gilbert Quélennec 




lundi 1 juin 2026

Texte: Gilbert Quélennec, Le fil / The Thread

Gilbert Quélennec, Le fil 

Gilbert Quélennec, The Thread 

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Ce poème est né de l'écoute d'une expérienceuse — quelqu'un pour qui l'oubli n'a pas eu lieu. Il ne cherche pas à expliquer. Il suit une trace.

This poem was born from listening to a female experiencer — someone for whom forgetting has not taken place. It does not seek to explain. It follows a trace.

 


 

La plupart d'entre nous arrivent en oubliant. Comme ce qui commence sans trace de ce qui était avant. Pour que l'expérience soit pleine. Pour que rien ne déborde. Pour que l'oubli lui-même soit traversé sans détour.

Mais il existe des cas rares. Où la séparation ne se fait pas entièrement. Quelque chose passe. Elle, non. Cela tient.

Pas un souvenir — une continuité. Pas un réveil — une présence qui ne se coupe pas.

Elle ne commence pas dans un monde. Elle le traverse.

Elle a toujours su, de plus en plus clairement, à mesure que le corps devenait transparent pour laisser passer ce qu'elle était déjà.

C'est pour cela qu'elle répond. Non parce qu'elle a appris plus vite — mais parce qu'elle n'a pas été interrompue.

Il y a des niveaux de présence. Pas des étages. Pas des degrés.

Des intensités.

Ce qui ralentit devient lourd. Ce qui s'accélère devient léger.

Les couches proches sont denses. On s'y accroche sans le vouloir.

On y rencontre ce qu'on répète assez longtemps pour ne plus savoir que cela a été appris.

Plus loin, là où le mouvement est plus fin, le bruit ne passe plus. On n'y va pas. On y est ou on n'y est pas.

Intensité. Pas de mérite. Juste une manière d'être.

Il y a ce qu'on porte. Le nom. L'âge. La langue. Les rôles. Les blessures.

On les enlève. Parfois ils reviennent.

Le travail n'est pas de les détruire. C'est de ne plus les confondre avec soi.

Tout est résonance. La matière est mouvement à une échelle que l'on perçoit à peine. La lumière en est une forme.

On l'observe. On la reproduit. Elle n'a pas été inventée.

Il existe une mémoire du monde. On y dépose sans y revenir vraiment.

Et une autre. Un lieu où ce qui a eu lieu demeure disponible.

On n'y accède pas en cherchant. On y accède quand c'est nécessaire. Les choses viennent avant qu'on les demande.

Le silence n'est pas vide. Il est actif.

Ce n'est pas une absence — c'est un espace où rien ne se disperse.

Une direction apparaît. Sans forme. Et dès qu'on la nomme, elle change.

Toi et moi sommes la même structure vue depuis des points différents. Comme une cellule qui ignore l'ensemble dans lequel elle existe.

Et pourtant elle est elle. Et pourtant elle est aussi cela. Seulement des découpages provisoires pris pour des frontières.

Elle dit : je reviens. Revenir est une anomalie.

Ce qui semblait partir était immersion. Ce qui semblait éveil était ajustement. Ce qui semblait bruit était ce qui recouvrait.

Le silence derrière n'a jamais cessé. Seulement recouvert.

Ce qui relie n'est pas seul. Il a besoin d'un monde pour le traverser. Et le monde a besoin de continuité pour ne pas se fragmenter.

Sans différences, rien à traverser. Sans lien, rien ne tient.

Nom. Rôle. Intensité. Mémoire. Silence.

Le corps est un passage. Pas une destination.

Chaque matin, il faut se situer à nouveau. Pas ce que l'on est — mais où l'on est.

Et parfois, cela suffit. Cela tient. C'est tout. C'est assez.

 


 

Most of us arrive forgetting. Like what begins without trace of what came before. So that the experience is complete. So that nothing overflows. So that forgetting itself is crossed without detour.

But there are rare cases. Where the separation does not fully take place. Something passes through. Not her. It holds.

Not a memory — a continuity. Not an awakening — a presence that does not break.

She does not begin in a world. She passes through it.

She has always known, more and more clearly, as the body became transparent enough to let through what she already was.

That is why she responds. Not because she learned faster — but because she was not interrupted.

There are levels of presence. Not floors. Not degrees.

Intensities.

What slows becomes heavy. What speeds up becomes light.

The nearby layers are dense. One clings to them without wanting to.

One encounters there what one repeats long enough not to know any longer that it was learned.

Further on, where movement is finer, noise no longer passes. One does not go there. One is there or one is not.

Intensity. No merit. Just a way of being.

There is what one carries. The name. The age. The language. The roles. The wounds.

One removes them. Sometimes they return.

The work is not to destroy them. It is to stop confusing them with oneself.

Everything is resonance. Matter is movement at a scale one barely perceives. Light is one form of it.

It is observed. It is reproduced. It was not invented.

There is a memory of the world. One deposits into it without truly returning.

And another. A place where what has happened remains available.

One does not access it by searching. One accesses it when necessary. Things come before one asks for them.

Silence is not empty. It is active.

It is not an absence — it is a space where nothing disperses.

A direction appears. Without form. And as soon as it is named, it changes.

You and I are the same structure seen from different points. Like a cell that does not know the whole in which it exists.

And yet it is itself. And yet it is also that. Only provisional divisions taken for boundaries.

She says: I return. Returning is an anomaly.

What seemed departure was immersion. What seemed awakening was adjustment. What seemed noise was what covered it.

The silence behind has never ceased. Only covered.

What connects is not alone. It needs a world to pass through. And the world needs continuity so as not to fragment.

Without differences, nothing to traverse. Without connection, nothing holds.

Name. Role. Intensity. Memory. Silence.

The body is a passage. Not a destination.

Each morning, one must locate oneself anew. Not what one is — but where one is.

And sometimes, that is enough. It holds. That is all. That is enough.

 

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voir également: 

musiques et textes du projet Autres Réalités, par Gilbert Quélennec 


 

 

 





vendredi 29 mai 2026

audio: Gilbert Quélennec, Mondes en Interconnexions et interférences

 

audio: 

Gilbert Quélennec, Mondes en Interconnexions et interférences

extrait de mon projet Autres Réalités

enregistrement du 6 avril 2026 

 

 

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mardi 26 mai 2026

texte: Gilbert Quélennec, Ce qui demeure dans le mouvement

 
Gilbert Quélennec, Ce qui demeure dans le mouvement
 
Gilbert Quélennec, What Remains Within Movement 
 
 

 

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Le monde change sans cesse et garde un visage.
Un nuage n’a jamais les mêmes contours. On le reconnaît quand même dans le ciel du soir.
Sa limite n’est pas un mur. C’est l’endroit où l’air devient autre, où le froid rencontre le tiède, où le sec rejoint l’humide.
Le monde tient par passages.
Certaines choses reviennent sans revenir pareil.
Les jours se ressemblent mais aucun ne répète l’autre. On tourne autour des mêmes peines, des mêmes joies, des mêmes questions, sans remettre exactement les pieds au même endroit.
Il existe une fidélité qui ne dépend pas de la répétition.
Le vent le sait.
Quand il rencontre une île, une pierre, un arbre seul dans une plaine, il danse derrière l’obstacle. Il invente des vagues invisibles, des spirales lentes, des traces souples dans l’air.
Personne ne lui a appris cela.
Le mouvement découvre sa propre forme en avançant.
Une flamme n’est pas une chose qu’on possède.
C’est une manière de brûler.
Elle vit tant que quelque chose la nourrit. Elle tient debout dans le noir comme tient une parole entre deux êtres : par circulation.
Quand l’échange cesse, elle s’efface.
Beaucoup de choses existent ainsi : non comme des objets, mais comme des équilibres fragiles.
Nous aussi.
Nous avons des frontières mouvantes.
Un être ne finit pas à sa peau.
Nous sommes faits de ce qui entre et de ce qui sort : les voix entendues, les regards gardés, les douleurs transmises, les gestes reçus.
Entre la forêt et le champ, entre la rivière et la mer, la vie devient plus dense.
Ce qui appartient à deux mondes porte davantage de chants.
Les frontières vivantes ne séparent pas. Elles relient.
Le coeur humain fonctionne ainsi : ouvrir, fermer, laisser passer, retenir, accueillir sans se dissoudre.
Rien ne naît d’un plan parfait.
Un enfant grandit par petites différences accumulées. Une voix se forme à force d’hésitations. Un visage devient le sien avec le temps.
Les rayures des bêtes, les nervures des feuilles, les ramifications des arbres, les éclats du givre sur les vitres :
la nature recommence quelques gestes simples.
Cela suffit pour fabriquer l’inépuisable.
Le musicien qui improvise ne sait pas ce qu’il va jouer.
Ses mains trouvent avant lui.
Le pas comprend avant la pensée.
La forme était déjà là dans le mouvement.
Elle apparaît quand on cesse de vouloir.
Vivre ne consiste pas à construire sa route.
C’est écouter les formes qui cherchent à naître.
La cohérence n’est pas quelque chose qu’on impose.
Elle existe déjà, silencieuse,
dans la manière dont les choses se touchent, se traversent,
et tiennent ensemble.
 
 

Gilbert Quélennec, What Remains Within Movement

The world is constantly changing and still keeps a face.
A cloud never has the same contours twice. Yet it is still recognised in the evening sky.
Its boundary is not a wall. It is the place where the air becomes other, where the cold meets the warm, where the dry joins the damp.
The world holds together through passages.

Certain things return without returning in the same way.
Days resemble one another, yet none repeats another. We circle around the same sorrows, the same joys, the same questions, without ever setting foot in exactly the same place again.
There exists a fidelity that does not depend on repetition.

The wind knows this.
When it encounters an island, a stone, a solitary tree in a plain, it dances behind the obstacle. It invents invisible waves, slow spirals, supple traces in the air.
No one taught it this.
Movement discovers its own form as it advances.

A flame is not something one possesses.
It is a manner of burning.
It lives as long as something feeds it. It stands upright in the dark as a word stands between two beings: through circulation.
When the exchange ceases, it fades away.

Many things exist in this way: not as objects, but as fragile equilibria.
We too.

We have shifting boundaries.
A being does not end at its skin.
We are made of what enters and what leaves: the voices heard, the looks kept, the transmitted pains, the gestures received.

Between the forest and the field, between the river and the sea, life becomes denser.
What belongs to two worlds carries more songs.
Living boundaries do not separate. They connect.

The human heart functions in this way: to open, to close, to let pass, to retain, to welcome without dissolving.

Nothing is born from a perfect plan.
A child grows through small accumulated differences. A voice is formed through repeated hesitations. A face becomes its own with time.

The stripes of animals, the veins of leaves, the branching of trees, the glints of frost upon windowpanes:
nature repeats a few simple gestures.
That is enough to create the inexhaustible.

The musician who improvises does not know what he is going to play.
His hands find before he does.
The step understands before thought.
The form was already there within the movement.
It appears when one ceases to will.

To live does not consist in constructing one’s road.
It is to listen to the forms seeking to be born.
Coherence is not something one imposes.
It already exists, silent,
in the manner in which things touch one another, pass through one another,
and hold together.






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