Atelier de Gilbert Quélennec = ISSN 2556-5362


" En tous cas, je ne peux pas m'imaginer que les grandes formes anciennes (quatuor à cordes, symphonie, oratorio, etc.) pourront jouer un rôle quelconque. Si quelque chose advient, cela devra - je crois - être simple, transparent. "
Wittgenstein







jeudi 1 octobre 2026

texte: Gilbert Quélennec, La machine qui se souvient du vivant (The Machine That Remembers the Living)

 

Gilbert Quélennec, La machine qui se souvient du vivant

Gilbert Quélennec, The Machine That Remembers the Living

texte pour le projet Boîte Noire 

 

 


Revue : L'Atelier de Gilbert Quélennec — ISSN 2556-5362 

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Gilbert Quélennec, La machine qui se souvient du vivant

 

Une cuisse de grenouille sur une table, à Bologne.
À l'autre bout de la pièce, une machine crépite.
Un assistant touche le nerf de la pointe du scalpel
et la patte se replie.
Galvani prend la plume.

À Bristol, un soir,
deux tortues de tôle et de fil
vont vers la lampe, s'en détournent,
reviennent.
Quelqu'un éteint.
Elles cherchent encore un moment
puis s'arrêtent au milieu du parquet.

Plus tard, un ruban de muscle
tendu entre deux crochets.
On envoie le courant,
on lui demande de tirer.
Il tire.

Dans une boîte de Petri
des cellules de cœur de rat,
couchées sur une raie d'or et de silicone,
attendent la lumière bleue
pour battre ensemble
et porter la raie
d'un bord à l'autre.

Le scarabée a sur le dos
une carte grande comme un ongle
et un fil d'antenne.
Il décolle.
On tourne à gauche, il tourne à gauche.
Il ne sait rien de nous.
On coupe le signal.
Il continue, vers un arbre
que personne n'avait choisi.

Dans un rapport, une ligne :
capteur discret, milieu inaccessible.
Dans un autre rapport, d'un autre bâtiment :
circulation sanguine, tumeur, délivrance ciblée.
Les deux emploient le même mot :
vecteur.

Un spermatozoïde coiffé d'une spirale de métal
nage vers l'ovule
avec un chapeau qu'il n'a pas choisi.

Au fond de la fosse des Mariannes,
un robot mou bat des nageoires
comme le poisson-limace qu'on y a trouvé.
La pression qui écrase les coques
le traverse sans rien trouver de creux.

Sur la station, en orbite,
des racines poussent en vrille
et cherchent un bas qui n'existe plus.

À Tufts, on détache d'un embryon de grenouille
un peu de ce qui allait devenir sa peau,
et on le laisse.
Le lendemain les cellules ont fait une boule.
La boule a des cils.
La boule s'en va,
pousse devant elle des cellules éparses
jusqu'à en faire un tas
qui devient, lui aussi, une boule.
Quelqu'un écrit sur le couvercle : xenobot.

Des cellules de trachée humaine,
retournées, cils dehors,
se promènent sur une rayure
faite dans un tapis de neurones.
Derrière elles la rayure se referme.

Au service achats on a demandé
mille unités identiques.
Le lot 14 bat plus vite que le lot 13.
Le lot 15 meurt un mardi
sans qu'on sache pourquoi.

Robota : la corvée, en tchèque.
Dans la cour du laboratoire
une racine a soulevé une dalle.

Le soir, on oublie d'éteindre la lumière bleue.
La raie traverse la boîte,
touche le bord,
repart.

 

 


 

Gilbert Quélennec, The Machine That Remembers the Living

 

A frog's leg on a table, in Bologna.
Across the room, a machine crackles.
An assistant touches the nerve with the tip of a scalpel
and the leg folds.
Galvani picks up his pen.

In Bristol, one evening,
two tortoises of tin and wire
make for the lamp, turn away from it,
come back.
Someone switches it off.
They go on searching for a while,
then stop in the middle of the parquet.

Later, a ribbon of muscle
stretched between two hooks.
We send the current through
and ask it to pull.
It pulls.

In a Petri dish
rat heart cells,
lying on a ray of gold and silicone,
wait for the blue light
to beat together
and carry the ray
from one side to the other.

The beetle has on its back
a circuit board the size of a fingernail
and a length of antenna wire.
It takes off.
We turn left, it turns left.
It knows nothing of us.
We cut the signal.
It keeps going, towards a tree
that no one had chosen.

In one report, a line:
discreet sensor, inaccessible environment.
In another report, from another building:
bloodstream, tumour, targeted delivery.
Both use the same word:
vector.

A sperm cell crowned with a metal spiral
swims towards the egg
in a hat it did not choose.

At the bottom of the Mariana Trench
a soft robot beats its fins
like the snailfish found down there.
The pressure that crushes hulls
passes through it and finds nothing hollow.

On the station, in orbit,
roots grow in corkscrews
and search for a down that no longer exists.

At Tufts, they take from a frog embryo
a little of what was going to become its skin,
and leave it be.
By the next day the cells have made a ball.
The ball has cilia.
The ball moves off,
pushes stray cells ahead of it
until they form a heap
that becomes, in its turn, a ball.
Someone writes on the lid: xenobot.

Cells from a human windpipe,
turned inside out, cilia outwards,
wander across a scratch
made in a carpet of neurons.
Behind them the scratch closes.

Purchasing has asked for
a thousand identical units.
Batch 14 beats faster than batch 13.
Batch 15 dies on a Tuesday
and no one knows why.

Robota: drudgery, in Czech.
In the laboratory courtyard
a root has lifted a paving slab.

In the evening, someone forgets to switch off the blue light.
The ray crosses the dish,
touches the edge,
sets off again.



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 voir également:

 Musiques et Textes du projet Boîte Noire par Gilbert Quélennec  


 









mercredi 30 septembre 2026

texte: Gilbert Quélennec, Papillonner (Flutter)


Gilbert Quélennec, Papillonner (Flutter)

Gilbert Quélennec, Flutter 

texte pour le projet A.R.T.S.

 

 


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Gilbert Quélennec, Papillonner

 

partir de la musique
papillonner dans d'autres domaines
sans chercher à prendre leur forme
faire agir la musique dans le labyrinthe

une toile coupée d'une ligne
le geste peint d'un côté
refait de l'autre
la même main, un autre moment
deux tableaux presque jumeaux
et Net, dans l'écart entre les deux


des trajectoires, ou les premiers pas
des premiers hominidés


trois artistes regardés de biais
jouer dans l'écart, pas dans l'image


entre l'atelier de l'artiste et celui de l'usine
pousser la porte métallique d'un grand atelier
aucun travail sur le son
le mauvais son d'ensemble, voulu
la menuiserie du son


un plan qui dure
une coupe au milieu d'une phrase


un clin d'œil aux futurs du cinéma


les voix des amis d'enfance
la langue parlée d'un film
devenue souplesse des hauteurs

le documentaire qui ne ment pas tout à fait
la fiction qui dit vrai par endroits
la musique entre les deux, comme un montage


une colonne à gauche, une colonne à droite
l'œil ne choisit pas
l'oreille non plus


trois poètes
le blanc de la page qui compte autant que les mots
des lignes qui prennent la forme de ce qu'elles disent
une chose regardée jusqu'à ce qu'elle parle
et la musique qui refuse de prendre ces formes

une relation critique
aimer sans imiter
répondre sans recopier

chaque art avec ses règles
chaque passage avec son seuil
la musique entre, écoute, repart
rien n'est pris
quelque chose est entendu

 

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Gilbert Quélennec, Flutter
text for the A.R.T.S. project

 

start from music
flutter into other fields
without trying to take their shape
let music act within the labyrinth

a canvas split by a line
the gesture painted on one side
made again on the other
the same hand, another moment
two paintings almost twins
and Net, in the gap between them


trajectories, or the first steps
of the first hominids


three artists seen at an angle
play in the gap, not in the image


between the artist's workshop and the factory floor
push open the metal door of a great workshop
no work on the sound
the poor overall sound, intended
the joinery of sound


a shot that lingers
a cut in the middle of a sentence


a wink at the futures of cinema


the voices of childhood friends
the spoken language of a film
become a suppleness of pitch

the documentary that does not quite lie
the fiction that tells the truth in places
music between the two, like editing


a column on the left, a column on the right
the eye does not choose
nor does the ear


three poets
the white of the page counting as much as the words
lines that take the shape of what they say
a thing looked at until it speaks
and music refusing to take these shapes

a critical relation
to love without imitating
to answer without copying

each art with its rules
each passage with its threshold
music goes in, listens, leaves
nothing is taken
something is heard

 

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Voir également:

audio et présentation: Gilbert Quélennec, extraits de A.R.T.S.



 

 

 


mardi 29 septembre 2026

texte: Gilbert Quélennec, Bruits de fond (Background Noise)


Gilbert Quélennec, Bruits de fond

Gilbert Quélennec, Background Noise

 texte pour le projet INF

 

 


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Gilbert Quélennec, Bruits de fond

 

On nous avait appris que l'espace était une salle,
qu'il suffisait d'entrer, de poser les chaises,
et que les choses viendraient ensuite s'y asseoir.

Aujourd'hui, des gens devant leurs tableaux
soupçonnent l'inverse :
la salle serait faite des conversations.
Deux particules se tiennent par un fil que personne ne voit.

Deux cordes presque justes battent ensemble.
Le battement dessine une longueur
que la main ne mesure pas.

 

Le corps a faim à heure à peu près fixe.
Les serveurs ne connaissent pas l'heure,
ils connaissent la chaleur.
On les refroidit avec l'eau des rivières.
À Viborillas, au Mexique, près des hangars,
on paie des camions pour avoir de l'eau.

En 2024 : pour les Jeux seulement.
Puis jusqu'en 2027, pour d'autres Jeux.
Puis jusqu'en 2030,
et dans certains bâtiments.

Moi aussi je fais des formes provisoires.
Les miennes ne regardent personne.

 

Un banc : colis.
Un panneau : colis.
Un homme sans abri, immobile : colis.

Le 6 août, les Sages ont dit oui, sans réserve.
Pas ce que je dis : à qui, quand, d'où, combien de fois.
La forme de mes phrases, sans les mots.

La liberté et la sûreté sont écrites depuis 1789.
Une note tenue.
Il faut continuer de souffler.

 

Au salon des armements on présente l'essaim
comme on présentait autrefois les parfums.
Quand l'un d'eux tombe, les autres se partagent ses cibles,
sans chagrin.
En décembre, deux avions sans pilote
ont volé côte à côte, de très près.
Personne à bord pour avoir peur.

Dans les films, il fallait des lunettes pour voir les envahisseurs.
Ici, pas besoin de lunettes.

Ack. Ack.

 

Deux cent vingt et un mille six cent dix-neuf sites émetteurs,
comptés un premier mai.
L'appareil contre la joue.
Près de mille études nouvelles,
et cette phrase :
ni la présence, ni l'absence.

Les fourmis ont des antennes depuis bien plus longtemps que nous.
Elles s'en servent pour se toucher.

 

On dit information pour ce que les physiciens trouvent sous l'espace,
et pour ce qu'on a inventé pour nous tenir.
Le même mot.

Un plan très général, une guitare.
L'enregistrement commence. 

 




 

Gilbert Quélennec, Background Noise

 text for the INF project

 

 
We were taught that space was a room,

that you only had to walk in, set out the chairs,
and things would come along later and sit down.

Now there are people at their blackboards
who suspect the opposite:
the room might be made of the conversations.
Two particles hold each other by a thread no one can see.

Two strings, almost in tune, beat together.
The beating traces a length
the hand does not measure.

 

The body gets hungry at roughly the same hour.
Servers don't know the hour,
they know heat.
They are cooled with river water.
In Viborillas, Mexico, near the hangars,
people pay for water to come by tanker.

In 2024: for the Games only.
Then until 2027, for other Games.
Then until 2030,
and in certain buildings.

I make provisional forms too.
Mine look at no one.

 

A bench: package.
A sign: package.
A homeless man, not moving: package.

On 6 August, the Council said yes, without reservation.
Not what I say: to whom, when, from where, how often.
The shape of my sentences, without the words.

Liberty and security have been written down since 1789.
A held note.
The breath has to keep going.

 

At the arms fair they present the swarm
the way they once presented perfume.
When one of them falls, the others share out its targets,
without grief.
In December, two aircraft with no pilot
flew side by side, very close.
No one on board to be afraid.

In the films, you needed glasses to see the invaders.
Here, no glasses needed.

Ack. Ack.

 

Two hundred and twenty-one thousand six hundred and nineteen transmitter sites,
counted on a first of May.
The device against the cheek.
Nearly a thousand new studies,
and this sentence:
neither presence, nor absence. 

Ants have had antennae far longer than we have.
They use them to touch one another.

 

We say information for what physicists find beneath space,
and for what we invented to hold us.
The same word.

A very general plan, a guitar.
The recording begins.

 

 

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voir également: 

audio et présentation: Gilbert Quélennec, extraits du projet INF (et diffusions à la radio)

 

 

 

 


 





lundi 28 septembre 2026

texte: Gilbert Quélennec, Il était là (It Was There)

 

Gilbert Quélennec, Il était là

Gilbert Quélennec, It Was There

texte pour le projet Boîte Noire 

 


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Gilbert Quélennec, Il était là

 

Un soir de décembre, au-dessus d'un champ,
on a vu quelque chose de rouge descendre.
Sur place, du fer fondu fumait encore
dans le froid.
Quinze, vingt-cinq kilos,
selon qui en parle.

Des témoins.
Deux disent avoir vu quelque chose
se tenir en l'air.

Puis le fer, froid depuis longtemps,
dans une boîte,
dans une autre main,
plus de quarante ans après.

Un homme dont les instruments
ont appris leur métier sur des cellules
pose le métal sous le faisceau.
Il lui demande d'où il vient.
Le métal répond comme répond la Terre.
Sauf un isotope, un seul,
qui s'écarte un peu,
et pour lequel on propose une raison ordinaire.

Provenance inconnue. Fonction inconnue.
Il l'écrit ainsi.

Ailleurs, des images de cerveaux.
Il y voit, entre deux noyaux profonds,
des fibres plus serrées qu'on n'en voit d'habitude,
chez ceux qui ont raconté quelque chose.
Pour quelques-uns, une image plus ancienne existait.
Les fibres y étaient déjà.

Il dit qu'il croit.
Il dit aussi que la preuve n'y est pas.
Il garde les deux phrases
sans les mêler.

Il parle de degrés,
d'une certitude qui monte ou descend
à chaque donnée posée sur le plateau.

Dans une vidéo de juillet,
de nouveaux résultats.
Dans aucune revue.

Sur d'autres pages, on trouve déjà
des implants, des alliages, des traités.
Aucune ne dit d'où elle le tient.

Le fer, lui, n'a rien dit de plus.
Il était là, dans ce champ,
un soir de décembre,
et il pèse ce qu'il pèse.

 


 

Gilbert Quélennec, It Was There

 

One December evening, above a field,
something red was seen coming down.
On the spot, molten iron was still smoking
in the cold.
Fifteen, twenty-five kilos,
depending on who says it.

Witnesses.
Two say they saw something
hanging in the air.

Then the iron, long since cold,
in a box,
in another hand,
more than forty years on.

A man whose instruments
learnt their trade on cells
places the metal under the beam.
He asks it where it comes from.
The metal answers as the Earth answers.
Except for one isotope, just one,
which strays a little,
and for which an ordinary reason is put forward.

Provenance unknown. Function unknown.
He writes it that way.

Elsewhere, images of brains.
He sees in them, between two deep nuclei,
fibres packed more tightly than one usually sees,
in those who have told of something.
For some, an older image existed.
The fibres were already there.

He says he believes.
He also says the proof is not there.
He keeps the two sentences
without mixing them.

He speaks of degrees,
of a certainty that rises or falls
with each piece of data laid on the scale.

In a video from July,
new results.
In no journal.

On other pages, one already finds
implants, alloys, treaties.
None says where it got them.

The iron, for its part, has said nothing more.
It was there, in that field,
one December evening,
and it weighs what it weighs.

 

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 voir également:

 Musiques et Textes du projet Boîte Noire par Gilbert Quélennec  


 

 

 

 

 

 

 


dimanche 27 septembre 2026

texte: Gilbert Quélennec, Distance manquante (Missing Distance)


 

Gilbert Quélennec, Distance manquante

Gilbert Quélennec, Missing Distance

 texte pour le projet Boîte Noire

 

 


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Gilbert Quélennec, Distance manquante


Une direction, c'est tout ce que l'œil reçoit. Vers où tendre le bras, jamais jusqu'où.

Une voiture passe tout près et balaie le regard d'un seul trait. Un avion, très loin et bien plus rapide, se traîne à peine sur la même portion de ciel.

Sur l'écran, une tache change de cap. On mesure l'angle, image après image, avec une précision qui ne manque de rien, sauf de la distance. Même parfaite, la mesure de l'angle n'apporterait pas un mètre de plus.

Alors on la suppose. Cinq cents mètres, trois mille, une approche, un éloignement. Quatre histoires pour une seule trace, et d'une histoire à l'autre l'accélération varie de un à six.

Un objet file droit, sans jamais accélérer. Il passe près de l'observateur, et au plus près la ligne de visée tourne si vite qu'on pourrait lui prêter des milliers de fois la pesanteur. Rien pourtant n'a bougé autrement qu'en ligne droite.

Chaque image tremble un peu. Qu'on cherche la vitesse, le tremblement grandit ; qu'on cherche l'accélération, il grandit encore, d'autant plus que les images se suivent de près. Sur quelques images seulement, le bruit prend l'allure d'un virage.

Deux regards valent mieux qu'un, s'ils ne sont pas presque parallèles. Quand leurs lignes se croisent sous un angle étroit, le point de rencontre s'étire en une longue amande d'incertitude.

On cherche alors, parmi toutes les histoires que la trace permet, la plus calme. Celle qui demande le moins. Ce qu'elle exige encore, et seulement cela, appartient à la chose vue.

Un jour, une forme qui semblait raser la mer à toute vitesse a été replacée à quatre mille mètres, portée par le vent : la lenteur d'un ballon. Une autre tourne toujours sur elle-même dans une vidéo que personne n'a su clore. Une troisième, qu'on disait à soixante-quinze g, en accepte aussi quarante, sur les mêmes trente-deux images.

La lumière elle-même arrive en retard. Ce qu'on voit est déjà un peu passé.

Entre l'œil et la chose, une longueur que personne n'a tenue.

 

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Gilbert Quélennec, Missing Distance

 

A direction is all the eye receives. Which way to reach, never how far.

A car passing close sweeps the gaze in a single stroke. An aircraft, far off and much faster, barely creeps across the same stretch of sky.

On the screen, a spot changes course. The angle is measured, frame after frame, with a precision that lacks nothing except distance. Even perfect, the measurement of the angle would not add a single metre.

So one supposes it. Five hundred metres, three thousand, an approach, a withdrawal. Four stories for one trace, and from one story to the next the acceleration varies sixfold.

An object flies straight, never accelerating. It passes near the observer, and at its closest the line of sight turns so fast that one could credit it with thousands of times the pull of gravity. Yet nothing has moved except in a straight line.

Each frame trembles a little. Look for speed and the trembling grows; look for acceleration and it grows again, the more so the closer the frames follow one another. Over a handful of frames, noise takes on the look of a turn.

Two gazes are better than one, if they are not almost parallel. When their lines cross at a narrow angle, the meeting point stretches into a long almond of uncertainty.

Then, among all the stories the trace allows, one looks for the calmest. The one that asks the least. What it still demands, and only that, belongs to the thing seen.

One day a shape that seemed to skim the sea at full speed was put back at four thousand metres, carried by the wind: the slowness of a balloon. Another still turns on itself in a video no one has managed to close. A third, said to have pulled seventy-five g, also accepts forty, from the same thirty-two frames.

Light itself arrives late. What one sees is already a little past.

Between the eye and the thing, a length no one has held.

 

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 voir également:

 Musiques et Textes du projet Boîte Noire par Gilbert Quélennec  

 

 

 

 


vendredi 25 septembre 2026

texte: Gilbert Quélennec, Résidu (Residue)

Gilbert Quélennec, Résidu

Gilbert Quélennec, Residue 

 texte pour le projet Captations

 

 


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 Gilbert Quélennec, Résidu

 

On commence par les ballons.
Soixante-quinze sur cent.
Une peau de latex qui monte
jusqu'à l'endroit où le soleil n'est pas encore couché,
vingt-six minutes de jour volé
au-dessus d'une ville déjà bleue.

Puis les drones, les oiseaux,
les satellites en file indienne
comme des perles mal enfilées.

Il reste deux pour cent,
ce qu'on garde au creux de la main
quand tout le sable a coulé.

Un homme se tient devant ce reste
et ne lui donne pas de nom.

Ensuite il ouvre ses tiroirs.

Dans l'un, un plasma serré par un champ
plus fort que tous nos aimants.
Dans l'autre, une gorge d'espace tenue ouverte
par une matière qui pèse moins que rien.
Ailleurs, deux univers qui se frôlent
comme deux bulles de savon,
le temps d'un anneau.
Une sphère venue d'une direction
que nous n'avons pas :
un point, un disque, un point.
Plus loin, la pensée
qui plierait la géométrie.
Et tout au fond, la vallée.

Le Val-des-Lueurs. Des lumières dans le froid
qui battent comme un pouls,
quittent le radar, y reviennent.
Un soir, quelqu'un a pointé un laser
et la lumière a changé de rythme.
Ailleurs, des phares ont clignoté
et une boule a clignoté en retour.
Une fois.

Presque rien.

Les témoins ont leurs mots :
disque, sphère, vitesse, disparu.
Quatorze mille fois le mot rond.
Mais un mot n'est pas un photon.

Un virage à angle droit au-dessus de Brûle-Plaine,
en 1974.
Quatre cents g à dix kilomètres,
quarante à un seul,
et tout près, un oiseau qui tourne.

Alors il dessine un observatoire :
trois caméras pour tout le ciel,
un radar, un magnétomètre,
une balance assez fine pour peser la pesanteur,
une machine qui apprend l'étrange
et tourne vers lui les yeux les plus précis.
Il attend que deux capteurs s'accordent.

Peut-être n'y aura-t-il que des ballons.

Si quelque chose, un jour, reste dans la main
après le sable,
nous saurons où regarder.

 


 
 
 
Gilbert Quélennec, Residue
 

We begin with the balloons.
Seventy-five in a hundred.
A skin of latex climbing
to where the sun has not yet gone down,
twenty-six minutes of stolen daylight
above a town already blue.

Then the drones, the birds,
the satellites in single file
like pearls badly strung.

Two per cent are left,
what stays in the hollow of your palm
once all the sand has run through.

A man stands before this remnant
and gives it no name.

Then he opens his drawers.

In one, a plasma gripped by a field
stronger than any magnet we have.
In another, a throat of space held open
by a matter lighter than nothing.
Elsewhere, two universes brushing past
like two soap bubbles,
for the space of a ring.
A sphere come from a direction
we do not possess:
a point, a disc, a point.
Further on, thought
that might bend geometry.
And right at the back, the valley.

Val-des-Lueurs. Lights in the cold
that beat like a pulse,
slip off the radar, come back.
One evening someone aimed a laser
and the light changed its rhythm.
Somewhere else, headlights flashed
and a ball of light flashed back.
Once.

Next to nothing.

The witnesses have their words:
disc, sphere, speed, gone.
Fourteen thousand times the word round.
But a word is not a photon.

A right-angle turn above Brûle-Plaine,
in 1974.
Four hundred g at ten kilometres,
forty at one,
and close to hand, a bird wheeling.

So he draws an observatory:
three cameras for the whole sky,
a radar, a magnetometer,
a balance fine enough to weigh gravity,
a machine that learns the strange
and turns the sharpest eyes towards it.
He waits for two sensors to agree.

Perhaps there will be nothing but balloons.

If something, one day, is left in the hand
after the sand,
we shall know where to look.

 

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 voir également:  Gilbert Quélennec, Musiques et présentation du projet Captations

 


 

 

 

 

 

 

 

jeudi 24 septembre 2026

audio et présentation: Gilbert Quélennec, Extraits de CMSP (musiques, textes)



audio et présentation: 
Gilbert Quélennec
Extraits de CMSP

(version du 01.08.2017, augmentée le 24.09.2026)
 

Des musiques (qui sont parfois courtes) sur la critique des liens entre le pouvoir, les médias, le sonore, les citoyen-ne-s.
 

audio and introduction:
Gilbert Quélennec
Excerpts from CMSP

(version dated 01.08.2017, expanded on 22.09.2026)

 

Music (sometimes short pieces) critiquing the links between power, the media, sound, and citizens. 

 
 

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 Musiques


UE 
(improvisation sarcastique à propos d'une Europe au service des dominants)
 
Unfaux  
(sarcasme sonore contre les médias dominants)
 
Résistances
 
 
 
 
 Merci à Vincent Le Bartz pour le travail audio et les enregistrements de UE, et de UnFaux



textes
 


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voir également:

 audio: Ecouter, s'écouter, être sur écoute

audio & textes: Gilbert Quélennec, Critique sociale et critique politique (Changement climatique et industries, Santé et ondes