Atelier de Gilbert Quélennec = ISSN 2556-5362


" En tous cas, je ne peux pas m'imaginer que les grandes formes anciennes (quatuor à cordes, symphonie, oratorio, etc.) pourront jouer un rôle quelconque. Si quelque chose advient, cela devra - je crois - être simple, transparent. "
Wittgenstein







jeudi 16 juillet 2026

texte: Gilbert Quélennec, Aucune carrière alentour

Gilbert Quélennec, Aucune carrière alentour

extrait de mon projet Prat 

Gilbert QuélennecNo Quarry Nearby

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Gilbert Quélennec, Aucune carrière alentour

 

Une pierre ne demande jamais pourquoi on la déplace.

Vingt-cinq tonnes sur Belle-Île, aucune carrière alentour.

On l'a sortie d'un endroit précis. On l'a posée ailleurs, précisément. Entre les deux, une relation existe que nous n'avons pas de mot pour nommer.
On dit rituel.

Il y a un homme qui a mis dix-huit ans à comprendre quelque chose, puis un jour, sans prévenir, il a compris. Le reste de sa vie a consisté à ne pas savoir comment le dire aux autres.

Le triangle trois-quatre-cinq dort à Göbekli Tepe onze mille ans avant de dormir à Jérusalem.
Le triangle, lui, n'a pas vieilli.

Près de la moitié des menhirs de Carnac ont disparu — dans les champs, sous les socles d'église, dans les fondations d'une grange qui ne sait pas ce qu'elle porte.

On dit que le mort est venu après. Que le lieu était sacré d'abord, et qu'on y a mis un corps ensuite, comme on glisse une lettre dans une enveloppe déjà scellée par un autre usage.
Personne ne peut vérifier cela.
Personne ne peut vérifier le contraire non plus.

Un contrat est signé un lundi.
Il est annulé le mardi.
J'ai des supérieurs, dit la voix —

rien.

Un axe nord-sud, mesuré entre deux sites, ne dévie pas d'un dixième de degré sur trois cent quatre-vingt-deux kilomètres.
On mesure. On se tait.

Ce qui reste d'un savoir qui a duré mille cinq cents ans tient dans quelques pierres debout et un mot traduit d'une tablette : afin que les choses fonctionnent comme elles le devraient.

On ne sait pas comment le bloc de trois cents tonnes a été déplacé.
On ne sait pas non plus ce que cela changerait de le savoir.

Celui qui portait la pierre est mort depuis longtemps.
La pierre, elle, continue de porter quelque chose.

La pierre ne porte pas de réponse.
Elle porte seulement le fait qu'on l'a portée.

 

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Gilbert QuélennecNo Quarry Nearby

 

A stone never asks why it is moved.

Twenty-five tonnes on Belle-Île, no quarry nearby.

It was taken from a precise place. It was set down elsewhere, precisely. Between the two, a relationship exists for which we have no word.
We call it ritual.

There is a man who took eighteen years to understand something, and then one day, without warning, he understood. The rest of his life has consisted of not knowing how to tell others.

The three-four-five triangle sleeps at Göbekli Tepe eleven thousand years before it sleeps in Jerusalem.
The triangle itself has not aged.

Nearly half the standing stones of Carnac have disappeared — into the fields, beneath church foundations, into the footings of a barn that does not know what it carries.

They say the dead came afterwards. That the place was sacred first, and that a body was placed there later, like slipping a letter into an envelope already sealed for another purpose.
No one can verify this.
No one can verify the opposite either.

A contract is signed on a Monday.
It is cancelled on the Tuesday.
I have superiors, says the voice —

nothing.

A north–south axis, measured between two sites, does not deviate by a tenth of a degree over three hundred and eighty-two kilometres.
We measure. We fall silent.

What remains of a body of knowledge that lasted fifteen hundred years fits within a few standing stones and one phrase translated from a tablet: so that things may function as they should.

We do not know how the three-hundred-tonne block was moved.
Nor do we know what difference it would make to know.

The one who carried the stone died long ago.
The stone itself continues to carry something.

The stone carries no answer.
It carries only the fact that it was carried.


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