Atelier de Gilbert Quélennec = ISSN 2556-5362


" En tous cas, je ne peux pas m'imaginer que les grandes formes anciennes (quatuor à cordes, symphonie, oratorio, etc.) pourront jouer un rôle quelconque. Si quelque chose advient, cela devra - je crois - être simple, transparent. "
Wittgenstein







mardi 26 mai 2026

texte: Gilbert Quélennec, Ce qui demeure dans le mouvement

 
Gilbert Quélennec, Ce qui demeure dans le mouvement
 
Gilbert Quélennec, What Remains Within Movement 
 
 

 

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Le monde change sans cesse et garde un visage.
Un nuage n’a jamais les mêmes contours. On le reconnaît quand même dans le ciel du soir.
Sa limite n’est pas un mur. C’est l’endroit où l’air devient autre, où le froid rencontre le tiède, où le sec rejoint l’humide.
Le monde tient par passages.
Certaines choses reviennent sans revenir pareil.
Les jours se ressemblent mais aucun ne répète l’autre. On tourne autour des mêmes peines, des mêmes joies, des mêmes questions, sans remettre exactement les pieds au même endroit.
Il existe une fidélité qui ne dépend pas de la répétition.
Le vent le sait.
Quand il rencontre une île, une pierre, un arbre seul dans une plaine, il danse derrière l’obstacle. Il invente des vagues invisibles, des spirales lentes, des traces souples dans l’air.
Personne ne lui a appris cela.
Le mouvement découvre sa propre forme en avançant.
Une flamme n’est pas une chose qu’on possède.
C’est une manière de brûler.
Elle vit tant que quelque chose la nourrit. Elle tient debout dans le noir comme tient une parole entre deux êtres : par circulation.
Quand l’échange cesse, elle s’efface.
Beaucoup de choses existent ainsi : non comme des objets, mais comme des équilibres fragiles.
Nous aussi.
Nous avons des frontières mouvantes.
Un être ne finit pas à sa peau.
Nous sommes faits de ce qui entre et de ce qui sort : les voix entendues, les regards gardés, les douleurs transmises, les gestes reçus.
Entre la forêt et le champ, entre la rivière et la mer, la vie devient plus dense.
Ce qui appartient à deux mondes porte davantage de chants.
Les frontières vivantes ne séparent pas. Elles relient.
Le coeur humain fonctionne ainsi : ouvrir, fermer, laisser passer, retenir, accueillir sans se dissoudre.
Rien ne naît d’un plan parfait.
Un enfant grandit par petites différences accumulées. Une voix se forme à force d’hésitations. Un visage devient le sien avec le temps.
Les rayures des bêtes, les nervures des feuilles, les ramifications des arbres, les éclats du givre sur les vitres :
la nature recommence quelques gestes simples.
Cela suffit pour fabriquer l’inépuisable.
Le musicien qui improvise ne sait pas ce qu’il va jouer.
Ses mains trouvent avant lui.
Le pas comprend avant la pensée.
La forme était déjà là dans le mouvement.
Elle apparaît quand on cesse de vouloir.
Vivre ne consiste pas à construire sa route.
C’est écouter les formes qui cherchent à naître.
La cohérence n’est pas quelque chose qu’on impose.
Elle existe déjà, silencieuse,
dans la manière dont les choses se touchent, se traversent,
et tiennent ensemble.
 
 

Gilbert Quélennec, What Remains Within Movement

The world is constantly changing and still keeps a face.
A cloud never has the same contours twice. Yet it is still recognised in the evening sky.
Its boundary is not a wall. It is the place where the air becomes other, where the cold meets the warm, where the dry joins the damp.
The world holds together through passages.

Certain things return without returning in the same way.
Days resemble one another, yet none repeats another. We circle around the same sorrows, the same joys, the same questions, without ever setting foot in exactly the same place again.
There exists a fidelity that does not depend on repetition.

The wind knows this.
When it encounters an island, a stone, a solitary tree in a plain, it dances behind the obstacle. It invents invisible waves, slow spirals, supple traces in the air.
No one taught it this.
Movement discovers its own form as it advances.

A flame is not something one possesses.
It is a manner of burning.
It lives as long as something feeds it. It stands upright in the dark as a word stands between two beings: through circulation.
When the exchange ceases, it fades away.

Many things exist in this way: not as objects, but as fragile equilibria.
We too.

We have shifting boundaries.
A being does not end at its skin.
We are made of what enters and what leaves: the voices heard, the looks kept, the transmitted pains, the gestures received.

Between the forest and the field, between the river and the sea, life becomes denser.
What belongs to two worlds carries more songs.
Living boundaries do not separate. They connect.

The human heart functions in this way: to open, to close, to let pass, to retain, to welcome without dissolving.

Nothing is born from a perfect plan.
A child grows through small accumulated differences. A voice is formed through repeated hesitations. A face becomes its own with time.

The stripes of animals, the veins of leaves, the branching of trees, the glints of frost upon windowpanes:
nature repeats a few simple gestures.
That is enough to create the inexhaustible.

The musician who improvises does not know what he is going to play.
His hands find before he does.
The step understands before thought.
The form was already there within the movement.
It appears when one ceases to will.

To live does not consist in constructing one’s road.
It is to listen to the forms seeking to be born.
Coherence is not something one imposes.
It already exists, silent,
in the manner in which things touch one another, pass through one another,
and hold together.






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