Atelier de Gilbert Quélennec = ISSN 2556-5362


" En tous cas, je ne peux pas m'imaginer que les grandes formes anciennes (quatuor à cordes, symphonie, oratorio, etc.) pourront jouer un rôle quelconque. Si quelque chose advient, cela devra - je crois - être simple, transparent. "
Wittgenstein







mardi 9 juin 2026

Texte: Gilbert Quélennec, Avant l'habitude / Après l'habitude

 

Gilbert Quélennec, Avant l'habitude / Après l'habitude

Texte pour mon projet Algo 

 

Gilbert Quélennec, Before Habit / After Habit

Text for my Algo project

 

 

 

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Avant l’habitude

Dans un temps que nous ne verrons pas, ce qui ne sait pas encore qu’il s’est banalisé sera partout, sans lieu propre où apparaître.

Non comme une présence identifiable, mais comme une condition continue, à la manière de l’électricité dans une pièce : déjà là avant toute attention, et pourtant rarement perçue comme telle, sauf peut-être dans un très léger retard de reconnaissance, comme si quelque chose arrivait un peu après s’être déjà installé.

Les gestes difficiles se feront autrement. Peut-être sans rupture visible. Peut-être sans qu’un moment puisse être clairement désigné comme commencement. Ou alors ce commencement existera, mais sans jamais coïncider avec le moment où on le cherche.

Un écran s’allume. Puis un autre. Une réponse apparaît avant même que la question soit entièrement formée. Dans la pièce, pourtant, rien ne semble avoir bougé — ou seulement d’une manière qui ne laisse pas de trace stable.

Une tasse reste une tasse. Mais il arrive qu’elle paraisse légèrement en décalage avec sa propre place, comme si elle avait été posée un instant trop tôt ou un instant trop tard sans que personne ne l’ait fait. Posée sur une table, elle garde son poids exact, son bord légèrement chaud parfois, et quelque chose de très ordinaire qui échappe dès qu’on essaie de le fixer par le regard.

Les décisions continuent d’exister, mais leur point de départ glisse légèrement, sans qu’on puisse dire à quel moment cela commence ni même si cela commence quelque part ou seulement dans la manière de le percevoir.

La mémoire, l’apprentissage, la parole se modifient sans seuil clair, par ajustements trop fins pour être situés — et parfois même trop fins pour être entièrement perçus comme des changements.

Ce qui ne change pas n’a pas besoin d’être défendu.

Et pourtant, dans certains gestes très simples, quelque chose semble déjà un peu déplacé par rapport à lui-même, sans qu’on puisse dire si c’est le geste ou le regard qui a bougé, ou si quelque chose entre les deux s’est simplement relâché.

 

Après l’habitude

Lorsque je relis les textes de cette période, je vois qu’ils étaient occupés par une question qui supposait encore que les transformations auraient une forme visible.

On voulait savoir ce que ces systèmes allaient remplacer, ce qu’ils allaient transformer, ce qu’ils allaient rendre impossible.

On cherchait des ruptures.

Mais il n’y a pas eu de bord — ou s’il y en a eu un, il n’a pas été reconnu comme tel au moment où il se produisait, seulement après coup, comme une impression sans contour stable.

Dans une cuisine, une porte de réfrigérateur se ferme sans bruit, mais l’on ne sait plus très bien si c’est le geste ou le moment qui se referme. Dans une rue, une personne attend devant un dispositif qui ajuste déjà sa réponse avant même qu’elle ait formulé sa demande, et cette avance n’est plus vraiment perçue comme une avance, mais comme une simple continuité.

Rien de spectaculaire.

Seulement une continuité légèrement déplacée dans la manière dont les choses répondent, comme si la réponse arrivait parfois sans passer par l’endroit où elle devrait naître, ou comme si cet endroit n’était plus tout à fait au même endroit qu’auparavant.

Ce qui s’est installé ressemble à ce que deviennent les infrastructures lorsqu’elles fonctionnent parfaitement : elles disparaissent en tant qu’événements.

On cesse de les voir au moment où elles soutiennent tout, mais parfois il reste une sorte de trace très faible, comme une absence qui continue d’agir sans se laisser nommer.

Il n’y a pas eu de commencement identifiable. Seulement une lente accumulation de jours ordinaires.

Et puis un moment où revenir en arrière ne s’est plus formulé comme une possibilité.

Non par interdiction.

Mais parce que l’ancien état ne se laisse plus imaginer clairement, comme un souvenir dont la forme demeure mais dont la cohérence se défait par endroits, sans qu’on sache lesquels, ni même si c’est encore un souvenir au sens strict.

Les relations humaines continuent. Les désaccords, les attachements, les hésitations continuent.

La maladie, la mort, la question de vivre — rien de tout cela n’a été absorbé.

Et rien n’a été résolu.

Les sociétés ont changé de forme.

Mais une tasse reste une tasse.

Et parfois, sans raison visible, elle semble tenir sa place un peu autrement que la veille, comme si la stabilité elle-même avait légèrement changé de manière de se tenir, sans qu’on puisse dire si c’est elle qui a bougé ou le regard qui la maintient.



 

Gilbert Quélennec, Before Habit / After Habit

Text for my Algo project

 

Before Habit

In a time we shall not see, that which does not yet know it has become commonplace will be everywhere, without any proper place in which to appear.

Not as an identifiable presence, but as a continuous condition, in the manner of electricity in a room: already there before any attention, and yet rarely perceived as such, except perhaps in a very slight delay of recognition, as though something arrived a little after having already settled itself.

Difficult gestures will be done differently. Perhaps without visible rupture. Perhaps without any moment that can be clearly designated as a beginning. Or else that beginning will exist, but without ever coinciding with the moment in which it is sought.

A screen lights up. Then another. A response appears before the question has even been fully formed. In the room, however, nothing seems to have moved — or only in a manner that leaves no stable trace.

A cup remains a cup. Yet at times it seems slightly out of alignment with its own place, as though it had been set down a moment too early or a moment too late without anyone having done so. Placed on a table, it retains its exact weight, its rim slightly warm at times, and something very ordinary which escapes as soon as one tries to fix it with the gaze.

Decisions continue to exist, but their point of departure shifts slightly, without it being possible to say at what moment this begins, or even whether it begins somewhere at all, or only in the manner in which it is perceived.

Memory, learning, speech are modified without a clear threshold, through adjustments too fine to be located — and at times even too fine to be fully perceived as changes.

What does not change does not need to be defended.

And yet, in certain very simple gestures, something already seems slightly displaced in relation to itself, without it being possible to say whether it is the gesture or the gaze that has moved, or whether something between the two has simply loosened.

 
After Habit

When I reread the texts of that period, I see that they were occupied by a question that still assumed that transformations would take a visible form.

We wanted to know what these systems would replace, what they would transform, what they would render impossible.

We were looking for ruptures.

But there was no edge — or if there was one, it was not recognised as such at the moment it occurred, only afterwards, as an impression without stable outline.

In a kitchen, a refrigerator door closes without sound, but one can no longer really tell whether it is the gesture or the moment that is closing. In a street, a person waits in front of a device that already adjusts its response before the request has even been formulated, and this advance is no longer really perceived as an advance, but as a simple continuity.

Nothing spectacular.

Only a slightly displaced continuity in the way things respond, as though the response sometimes arrived without passing through the place where it ought to be born, or as though that place were no longer quite in the same place as before.

What has become established resembles what infrastructures become when they function perfectly: they disappear as events.

They are no longer seen at the moment they support everything, yet sometimes there remains a very faint trace, like an absence that continues to act without allowing itself to be named.

There was no identifiable beginning. Only a slow accumulation of ordinary days.

And then a moment when going back was no longer formulated as a possibility.

Not by prohibition.

But because the former state can no longer be clearly imagined, like a memory whose form remains but whose coherence is partially unravelling, without one knowing which parts, or even whether it is still memory in the strict sense.

Human relations continue. Disagreements, attachments, hesitations continue.

Illness, death, the question of living — none of this has been absorbed.

And nothing has been resolved.

Societies have changed form.

But a cup remains a cup.

And sometimes, without visible reason, it seems to hold its place slightly differently than the day before, as though stability itself had slightly changed the manner in which it holds itself, without one being able to say whether it is it that has moved, or the gaze that holds it.



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Voir également: : Gilbert Quélennec, musiques et présentation du projet Algo


 

 

 


 

 

 

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