Atelier de Gilbert Quélennec = ISSN 2556-5362


" En tous cas, je ne peux pas m'imaginer que les grandes formes anciennes (quatuor à cordes, symphonie, oratorio, etc.) pourront jouer un rôle quelconque. Si quelque chose advient, cela devra - je crois - être simple, transparent. "
Wittgenstein







jeudi 11 juin 2026

texte: Gilbert Quélennec, L'écart entre voir et dire


Gilbert Quélennec, L'écart entre voir et dire

Texte pour le projet Captations 

 

Gilbert Quélennec, The Gap Between Seeing and Saying 

 Text for the Captations project

 

 

 

Attribution Non-commercial No Derivatives
Vous pouvez  acheter les enregistrements, à partir de ma page Bandcamp
Vous pouvez également vous abonner sur mon compte Bandcamp
  


 

 

Elle a vu des lumières dans les champs. Une clarté suspendue au-dessus de l'herbe, comme si le lieu hésitait à coïncider avec lui-même.

Rien ne s'y fixe vraiment.

Puis retrait, sans contour.

Sur les écrans, non pas une scène mais des restes : marque trop brève pour se stabiliser, excès de lumière, débordement sans issue.

On demande ce que c'est. Les réponses arrivent déjà prêtes : objets connus, causes identifiables, erreurs de perception.

Avant cela — un temps plus lent, où rien ne s'organise encore.

La mesure intervient, mais l'ordre ne se laisse pas situer.

Les dispositifs enregistrent des mouvements disjoints : montées, replis, interruptions sans accord interne.

Parfois une continuité apparaît et ne dure que tant qu'on la lit.

Les archives ne retiennent que des fragments de continuités possibles. Certaines lignes subsistent un instant, d'autres s'effacent au moment même de leur suivi.

Une insistance sans forme persiste.

Des figures surgissent sans emplacement : passages sans support, géométries sans ancrage. Leur consistance dépend de l'écriture qui les contient. Déplacées, elles se défont.

Des relations se forment entre valeurs dispersées. Rien ne circule, mais des rapprochements suffisent à produire un effet de liaison.

Dans les dispositifs eux-mêmes, aucune stabilité : seulement des transitions, sans centre ni direction.

Des retours, des écarts, des attentions qui se maintiennent. Impossible de les isoler sans modifier ce qu'on observe.

Autour de la Terre, des fragments suivent des trajectoires intermittentes. Ils passent, disparaissent, réapparaissent selon des rythmes irréductibles.

On les classe — non pour les comprendre — mais pour contenir leur dispersion.

Et quelque chose échappe encore à ces opérations : non un objet, mais un décalage entre apparition et description.

Un intervalle où ce qui est dit ne rejoint pas ce qui est vu.

 


 

Gilbert Quélennec, The Gap Between Seeing and Saying

 

She saw lights in the fields. A brightness suspended above the grass, as if the place hesitated to coincide with itself.

Nothing there properly fixes.

Then withdrawal, without outline.

On the screens, not a scene but remnants: a mark too brief to stabilise, excess light, an overflow without exit.

One asks what it is. The answers arrive already prepared: known objects, identifiable causes, errors of perception.

Before that — a slower time, where nothing has yet begun to organise itself.

Measurement intervenes, but order does not allow itself to be located.

The devices record disjointed movements: rises, folds, interruptions without internal agreement.

Sometimes a continuity appears. It lasts only so long as it is read.

The archives retain only fragments of possible continuities. Some lines persist for an instant, others fade at the very moment they are followed.

A formless insistence persists.

Figures emerge without location: passages without support, geometries without anchoring. Their consistency depends on the writing that contains them. Displaced, they come undone.

Relations form between dispersed values. Nothing circulates, yet proximity suffices to produce an effect of linkage.

Within the devices themselves, no stability: only transitions, without centre or direction.

Returns, deviations, attentions that persist. They cannot be isolated without altering what is observed.

Around the Earth, fragments follow intermittent trajectories. They pass, disappear, reappear according to irreducible rhythms.

They are classified — not in order to be understood — but to contain their dispersion.

And yet something still escapes these operations: not an object, but a gap between appearance and description.

An interval in which what is said never meets what is seen.

 -----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 

 voir également:  Gilbert Quélennec, Musiques et présentation du projet Captations

 

 

 

 


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire