Atelier de Gilbert Quélennec = ISSN 2556-5362


" En tous cas, je ne peux pas m'imaginer que les grandes formes anciennes (quatuor à cordes, symphonie, oratorio, etc.) pourront jouer un rôle quelconque. Si quelque chose advient, cela devra - je crois - être simple, transparent. "
Wittgenstein







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samedi 3 octobre 2026

texte: Gilbert Quélennec, Descends, voyageur audacieux (Descend, Bold Traveller)

 

 Gilbert Quélennec, Descends, voyageur audacieux

Gilbert Quélennec, Descend, Bold Traveller 

texte pour le projet Intra-terrestres et Biosphère Fantôme 

 

 

 

Revue : L'Atelier de Gilbert Quélennec — ISSN 2556-5362 

Licence : Creative Commons CC BY-NC-ND 4.0 (Attribution - Pas d'utilisation commerciale - Pas de modification)

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  Gilbert Quélennec, Descends, voyageur audacieux


Personne ne leur a demandé leur avis
quand on a creusé pour l'or.

À deux mille huit cents mètres sous Johannesburg
il y a une eau qui n'a pas vu le ciel
depuis des millions d'années,
et dans cette eau, une seule espèce.
Une.
Pas de voisin, pas de proie, personne pour la manger.
Des bâtonnets qui se nourrissent
de ce que l'uranium arrache à l'eau
en se défaisant, très lentement, depuis toujours.
Ils vivent de la ruine d'un atome.
L'oxygène les tuerait.
Depuis le temps, ils ont dû oublier qu'il existe.

On leur a donné un nom pris chez Jules Verne,
la phrase qu'un alchimiste inventé
avait gravée dans la roche :
descends, voyageur audacieux.
Mais ils ne sont pas descendus. Ils étaient là.
C'est nous qui arrivions, avec nos lampes frontales
et cette vieille idée
que la vie commence à la surface.

*

Un peu plus haut, à mille trois cents mètres,
un ver d'un demi-millimètre,
un seul, sorti de six mille litres d'eau tiède,
la queue cassée par le filtre.
On l'a soigné. Je n'invente rien : on l'a soigné,
en espérant qu'il ponde avant de mourir.
On l'a appelé Méphisto.
Le diable, c'est toujours celui qui monte d'en bas,
même quand il broute des bactéries dans la boue chaude
et qu'il porte le nom d'un démon qui fuyait la lumière
pour la seule raison qu'il n'en a jamais vu.

*

Sous le Pacifique, dans une argile
posée quand les grands sauriens marchaient encore,
des cellules attendaient.
Cent millions d'années à jeun, ou presque.
On leur a tendu un peu de carbone, un peu d'azote,
et elles se sont remises au travail
comme quelqu'un qui reprend une phrase
là où on l'avait interrompu.
Les plus vieilles allaient deux fois moins vite que les autres.
On les comprend.

*

Personne n'a pesé ça avec ses mains,
mais on a fait les calculs :
sous tes semelles, plusieurs centaines de fois
le poids de l'humanité, en carbone.
Un océan deux fois plus grand que les océans,
sauf qu'il est fait de roche, de pores, de patience.
Nous sommes la mince pellicule bavarde
posée sur un monde qui ne dit rien.

*

Et puis il y a ceux qu'on n'a pas trouvés.
Une philosophe, en Espagne,
leur a donné un nom d'ombre,
parce qu'on ne verrait d'eux que la trace :
ce qu'ils prennent, ce qu'ils rejettent,
la forme du creux qu'ils laisseraient dans la chimie.
Une autre genèse. Une autre main
pour tenir les molécules,
la gauche, peut-être, là où nous tenons de la droite.
On ne les a pas vus. Ça ne prouve rien.
Nos filtres avaient la maille de notre propre forme.

Ailleurs, dans des laboratoires,
certains avaient commencé à chercher comment fabriquer ce reflet,
et ils ont posé leurs outils.
Trente-huit signatures pour dire : pas celle-là.
Pas cette vie qui passerait à travers nous
sans qu'aucune de nos sentinelles la reconnaisse.
C'est curieux, d'avoir peur de croiser ici
ce qu'on prie de trouver sur Mars.

*

Ah, et les autres.

Les vaisseaux qui sortent du sol.
Même ceux qui ont plaidé pour qu'on y pense
ont écrit qu'ils n'y croyaient sans doute pas.
J'aime cette honnêteté-là.
On dirait quelqu'un qui laisse une lampe allumée
pour un visiteur qu'il ne croit pas voir venir.

*

 Pas d'yeux. Pas de message.
Ils mangent l'agonie lente de l'uranium,
ils dorment depuis le Crétacé,
ils sont seuls dans une eau plus vieille que nos langues,
et ils n'ont jamais eu besoin de nous.

On a passé des siècles à scruter le ciel
pour trouver des étrangers.
Ils étaient en dessous,
nombreux, indifférents,
et chez eux.

 



Gilbert Quélennec, Descend, Bold Traveller 

 

Nobody asked them what they thought
when we dug for gold.

Two thousand eight hundred metres under Johannesburg
there is water that hasn't seen the sky
for millions of years,
and in that water, a single species.
One.
No neighbours, no prey, nobody to eat it.
Little rods that feed
on what uranium tears out of the water
as it comes apart, very slowly, as it always has.
They live off the ruin of an atom.
Oxygen would kill them.
After all this time, they must have forgotten it exists.

They were given a name out of Jules Verne,
the words an invented alchemist
had carved into the rock:
descend, bold traveller.
But they never came down. They were already there.
We were the ones arriving, with our head torches
and that old idea
that life begins at the surface.

*

A little higher, at thirteen hundred metres,
a worm half a millimetre long,
just the one, fished out of six thousand litres of lukewarm water,
its tail broken by the filter.
They nursed it. I'm not making this up: they nursed it,
hoping it would lay an egg before it died.
They called it Mephisto.
The devil is always the one who climbs up from below,
even when it grazes on bacteria in the warm mud
and bears the name of a demon who fled the light
for no better reason than it has never seen any.

*

Under the Pacific, in a clay
laid down while the great reptiles still walked,
cells were waiting.
A hundred million years without food, or near enough.
Someone held out a little carbon, a little nitrogen,
and they went back to work
like someone picking up a sentence
where they'd been cut off.
The oldest ones went at half the pace of the rest.
Fair enough.

*

Nobody has weighed it by hand,
but the sums have been done:
beneath the soles of your shoes, several hundred times
the weight of humanity, in carbon.
An ocean twice the size of the oceans,
except it is made of rock, of pores, of patience.
We are the thin, talkative film
laid over a world that says nothing.

*

And then there are the ones we haven't found.
A philosopher, in Spain,
gave them a shadow's name,
because all we would ever see of them is the trace:
what they take in, what they cast off,
the shape of the hollow they would leave in the chemistry.
Another genesis. Another hand
to hold the molecules,
the left, perhaps, where we hold with the right.
We haven't seen them. That proves nothing.
Our filters had the mesh of our own shape.

Elsewhere, in laboratories,
some had started working out how to make that reflection,
and they put their tools down.
Thirty-eight signatures to say: not that one.
Not this life, which would pass straight through us
without a single one of our sentries knowing it.
It's odd, to be afraid of meeting here
what we pray to find on Mars.

*

Oh, and the others.

The ships rising out of the ground.
Even those who argued we ought to think about it
wrote that they probably didn't believe it.
I like that kind of honesty.
It's like someone leaving a lamp on
for a visitor they don't expect to come.

*

 No eyes. No message.
They feed on the slow death of uranium,
they have been sleeping since the Cretaceous,
they are alone in water older than our languages,
and they have never needed us.

We spent centuries scanning the sky
for strangers.
They were underneath,
numerous, indifferent,
and at home.

 

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Voir également: Gilbert Quélennec, Présentation et musiques du projet Intra-terrestres et Biosphère Fantôme