Texte:
Gilbert Quélennec, L'Immense Conversation
texte pour mon post Gilbert Quélennec, un projet global autour du Vivant ( Biodiversité et Climat )
Gilbert Quélennec, The Immense Conversation
A text for my post, as part of Gilbert Quélennec’s wider project exploring the Living World (Biodiversity and Climate).
Un texte inscrit dans mon projet global autour du Vivant, de la biodiversité et du climat.
À travers les sons du monde vivant, ce texte évoque les relations entre les espèces, leurs habitats, l'évolution de la vie et notre propre place au sein de cette immense histoire.
Écouter le monde, c'est aussi prendre conscience de ce qui nous relie au vivant.
A text forming part of my wider project exploring the Living World, biodiversity and climate.
Through the sounds of the living world, this text explores the relationships between species, their habitats, the evolution of life and our own place within this immense story.
Listening to the world also means becoming aware of what connects us to all living things.
Revue : L'Atelier de Gilbert Quélennec — ISSN 2556-5362
Licence : Creative Commons CC BY-NC-ND 4.0 (Attribution - Pas d'utilisation commerciale - Pas de modification)
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Gilbert Quélennec, L'immense conversation
texte pour mon post Gilbert Quélennec, un projet global autour du Vivant (Biodiversité et Climat)
À l'écoute de ce qui nous relie
Avant le premier chant, avant le cri, avant le souffle, la Terre gardait en elle un silence sans mémoire.
Les pierres dormaient sous les eaux. Les océans remuaient leurs profondeurs. La vie, encore sans voix, inventait lentement ses premières vibrations.
Puis vinrent les cellules, les frémissements, les frictions, les corps minuscules qui apprirent à faire de leur présence un signal.
Un jour, quelque part dans le temps, un insecte frotta ses ailes.
Une rangée de dents rencontra le grattoir. L'air vibra.
Nul ne sait ce que fut ce premier appel, ni ce qu'il éveilla dans le monde. Aujourd'hui, la pierre en conserve la trace, comme si le temps lui-même avait gardé un peu de musique.
Depuis, le vivant ne cesse de se raconter.
Les grillons cousent la nuit avec leurs fils de lumière sonore. Les grenouilles répondent aux marais, les oiseaux déposent sur les branches des fragments de leurs ancêtres.
Chaque chant porte une histoire plus ancienne que celui qui le chante.
Et nous, les humains, nous croyons parfois entendre le monde avec nos seules oreilles.
Mais au fond de nous demeure une mer invisible. Notre oreille est une mémoire d'eau, un héritage de poissons, une chambre liquide où les vibrations deviennent des paysages.
Nous sommes faits de cette ancienne écoute.
Il arrive qu'un chant nous arrête. Nous ne savons pas toujours pourquoi. Quelque chose en nous le reconnaît.
Dans le marais, la lumière tremble au ras de l'eau. Sous les racines, la vase respire. Des milliers de vies travaillent dans l'obscurité des sédiments.
Sous le ponton, l'eau crépite.
De minuscules crevettes font éclater leurs petites étincelles. On ne voit presque rien, mais tout est là, vibrant, occupé à vivre.
Puis survient le moteur.
Son grondement s'étend, recouvre les appels, efface les nuances.
Les crevettes poursuivent leur ouvrage, mais les poissons se taisent.
Ainsi le bruit ne détruit pas toujours en faisant disparaître les corps : il peut détruire en empêchant les voix de se rejoindre.
Il y a quarante mille ans, dans une grotte du sud de l'Allemagne, un humain porta à ses lèvres l'os creux d'un oiseau.
Il y mit son souffle.
Et voilà qu'un squelette se remit à chanter.
L'ivoire du mammouth, l'aile du vautour, la bouche humaine : trois histoires animales réunies dans une seule musique.
Depuis, nous fabriquons des instruments avec les forêts, les métaux, les peaux, les os, les matières enfouies.
Même le piano électrique garde en lui la mémoire du pétrole, des algues anciennes, des soleils disparus.
Nous croyons jouer seuls, mais chaque note est peuplée.
La musique appartient aussi aux arbres qui ont grandi, aux terres qui ont brûlé, aux animaux qui ont laissé un morceau de leur existence dans nos mains.
Et les lieux eux-mêmes jouent.
La grotte prolonge le souffle, la cathédrale recueille les voix, la forêt ralentit les chants, la plaine ouvre l'espace aux trilles.
Nulle musique n'est séparée du monde qui la porte.
Pourtant, nos villes grandissent et leurs voix deviennent des murs.
Depuis Babylone déjà, les dieux ne trouvaient plus le sommeil sous le vacarme des hommes.
Aujourd'hui, les autoroutes traversent les quartiers, les moteurs couvrent les oiseaux, les avions dispersent les conversations. Le bruit s'installe là où vivent ceux qu'on écoute le moins.
Mais il existe un autre vacarme, plus discret, plus terrible encore : celui de notre indifférence.
Nous passons devant un arbre sans entendre ses habitants. Nous traversons le printemps sans reconnaître son premier appel. Nous vivons au milieu des voix comme si elles n'avaient rien à nous dire.
Et ailleurs, dans les forêts amputées, dans les récifs appauvris, dans les campagnes devenues muettes, ce n'est plus le bruit qui domine, mais l'absence.
Le silence des espèces disparues n'est pas un silence paisible.
C'est une phrase interrompue, une mémoire arrachée, un monde qui perd peu à peu les mots de sa propre existence.
Une saison sans grenouilles. Un matin auquel il manque une voix familière.
Alors, réapprendre à écouter.
La grenouille après la pluie. Le grillon dans l'herbe sèche. Le battement d'ailes au crépuscule. Le vent qui traverse les feuillages.
Ne pas chercher immédiatement à comprendre.
Rester un instant auprès du son. Laisser venir ce qu'il éveille. Accueillir ce qui nous touche sans toujours savoir pourquoi.
Car il existe des parentés qui ne passent pas par les mots.
Un oiseau chante, et une porte s'ouvre en nous.
La forêt respire, et nous retrouvons peut-être une mémoire que nous n'avons jamais connue.
Nous sommes arrivés tard dans cette immense conversation.
Nous n'en connaissons ni toutes les voix, ni toutes les règles.
Mais nous pouvons encore lui faire une place.
Faire silence, non pour que le monde se taise, mais pour entendre ce qui était là depuis toujours.
Peut-être entendrons-nous alors que le monde n'a jamais cessé de chanter.
C'est nous qui avons cessé de l'écouter.
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Gilbert Quélennec, The Immense Conversation
A text for my post, as part of Gilbert Quélennec’s wider project exploring the Living World (Biodiversity and Climate).
Listening to What Connects Us
Before the first song, before the cry, before the breath, the Earth held within itself a silence without memory.
Stones slept beneath the waters. The oceans stirred their depths. Life, still without a voice, slowly invented its first vibrations.
Then came the cells, the tremors, the frictions, the tiny bodies that learnt to make their presence a signal.
One day, somewhere in time, an insect rubbed its wings together.
A row of teeth met the scraper. The air vibrated.
No one knows what that first call sounded like, nor what it awakened in the world. Today, the stone preserves its trace, as though time itself had kept a little music.
Since then, the living world has never ceased telling its story.
Crickets stitch the night with their threads of luminous sound. Frogs answer the marshes, birds lay upon the branches fragments of their ancestors.
Every song carries a story older than the one who sings it.
And we, human beings, sometimes believe we hear the world with our ears alone.
Yet deep within us there remains an invisible sea. Our ear is a memory of water, an inheritance from fish, a liquid chamber where vibrations become landscapes.
We are made of this ancient listening.
Sometimes a song stops us in our tracks. We do not always know why. Something within us recognises it.
In the marsh, the light trembles close to the water. Beneath the roots, the mud breathes. Thousands of lives are at work in the darkness of the sediments.
Beneath the jetty, the water crackles.
Tiny shrimp set off their little sparks. We can see almost nothing, yet everything is there, vibrating, absorbed in the business of living.
Then comes the engine.
Its rumble spreads, covers the calls, erases the nuances.
The shrimp carry on with their work, but the fish fall silent.
Noise, then, does not always destroy by making bodies disappear: it can destroy by preventing voices from reaching one another.
Forty thousand years ago, in a cave in southern Germany, a human being raised to their lips the hollow bone of a bird.
They breathed into it.
And suddenly, a skeleton began to sing again.
Mammoth ivory, the wing of a vulture, the human mouth: three animal histories brought together in a single song.
Since then, we have made instruments from forests and metals, from skins, bones and buried materials.
Even the electric keyboard carries within it the memory of oil, of ancient algae, of vanished suns.
We believe we play alone, but every note is inhabited.
Music also belongs to the trees that have grown, to the lands that have burned, to the animals that have left a fragment of their existence in our hands.
And places themselves play.
The cave prolongs the breath, the cathedral gathers voices, the forest slows the songs, the open plain gives space to trills.
No music is separate from the world that carries it.
Yet our cities grow and their voices become walls.
As far back as Babylon, the gods could no longer sleep beneath the clamour of humankind.
Today, motorways cut through neighbourhoods, engines drown out the birds, aircraft scatter conversations. Noise settles where the least heard live.
But there is another kind of clamour, quieter, and more terrible still: the clamour of our indifference.
We pass a tree without hearing those who live within it. We move through spring without recognising its first call. We live surrounded by voices as though they had nothing to tell us.
And elsewhere, in maimed forests, in impoverished reefs, in countryside fallen mute, it is no longer noise that prevails, but absence.
The silence of vanished species is not a peaceful silence.
It is a sentence cut short, a memory torn away, a world gradually losing the words of its own existence.
A season without frogs. A morning missing a familiar voice.
And so, learning to listen again.
The frog after the rain. The cricket in the dry grass. The beating of wings at dusk. The wind moving through the leaves.
Not seeking an explanation straight away.
Staying a moment with the sound. Letting whatever it stirs rise within us. Welcoming what moves us without always knowing why.
For there are kinships that do not pass through words.
A bird sings, and a door opens within us.
The forest breathes, and perhaps we recover a memory we have never known.
We came late to this immense conversation.
We know neither all its voices nor all its rules.
And yet we can still make room for it.
To fall silent, not so that the world may fall quiet, but so that we may hear what has always been there.
Perhaps then we shall hear that the world has never stopped singing.
It is we who have stopped listening.

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