Atelier de Gilbert Quélennec = ISSN 2556-5362


" En tous cas, je ne peux pas m'imaginer que les grandes formes anciennes (quatuor à cordes, symphonie, oratorio, etc.) pourront jouer un rôle quelconque. Si quelque chose advient, cela devra - je crois - être simple, transparent. "
Wittgenstein







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lundi 14 septembre 2026

texte: Gilbert Quélennec, La Pointe Douce, celle qui relie (The Gentle Point, the One That Connects)


Gilbert Quélennec, La Pointe Douce, celle qui relie

Gilbert Quélennec, The Gentle Point, the One That Connects 

 texte pour mon projet Villes

 

 

Revue : L'Atelier de Gilbert Quélennec — ISSN 2556-5362 

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 Gilbert Quélennec, La Pointe Douce, celle qui relie

 

Ici la terre s'amenuise en doigt de sable et de pin,
elle tend vers le large depuis le néolithique —
un menhir couché s'en souvient encore,
couché comme on s'allonge après avoir montré le chemin.

Le granit, ailleurs si dur, ici s'excuse,
s'adoucit d'être si près de l'eau,
se laisse couvrir de sable et d'aiguilles de pin
comme un corps qu'on borde.

Sous la pointe, un fil de cuivre dort depuis 1904,
tendu jusqu'à l'Île du Câble, à travers l'eau froide —
on a cru relier des voix,
on avait posé, sans le savoir, une racine.

Il pleuvait déjà plus en été qu'en hiver,
la mer à dix-huit degrés en juillet,
et les hommes venaient là pour la douceur,
la baie protégeant des vents les plus violents.

Un homme est venu, un automne, dans les dunes de la Pointe Douce —
sept semaines à chercher
la phrase qui deviendrait un siècle plus tard un fleuve.
Un autre, cobra parmi les peintres, est revenu soixante ans après
chercher dans le même granit adouci
la couleur des traditions.

Mais la Baie Fermée, à l'est,
ferme aussi ce qu'elle reçoit :
l'azote descendu de la Terre des Pommes,
des bocages qu'on a trop nourris —
et chaque printemps, l'algue verte revient
s'échouer, se putréfier,
quatre mille tonnes une année,
comme un compte qu'on n'a pas soldé.

Au large, à quinze kilomètres, les Prés Engloutis —
une prairie invisible sous les coques,
la zostère, verte dans le noir,
et que chaque ancre jetée sans y penser
arrache un peu plus.

Le trait de côte recule, ailleurs plus vite qu'ici,
mais la mer monte partout du même geste lent,
et les tempêtes ramènent sur le sable
de petites billes blanches venues d'on ne sait quelle usine,
qu'aucune main ne pourra plus jamais toutes ramasser.

La Pointe Douce —
le fil sous-marin et l'algue verte,
le menhir et le camping,
l'écrivain cherchant une phrase et le plongeur comptant les mouillages,
le pin qui adoucit le granit,
la pluie d'été qui n'a jamais appartenu qu'à l'océan.

Tout ce qui touche à la mer ici
finit par revenir vers elle,
porté, chargé, parfois blessé —
la pointe ne cesse pas de tendre le doigt vers le large,
elle montre, depuis toujours, où tout se rejoint.

 



Gilbert Quélennec, The Gentle Point, the One That Connects 

 

Here the land thins to a finger of sand and pine,
reaching for the open sea since Neolithic times —
a fallen menhir still remembers it,
lying down as one does, having shown the way.

The granite, elsewhere so hard, excuses itself here,
softened by being so close to the water,
letting itself be covered in sand and pine needles
like a body someone has tucked in.

Beneath the point, a copper wire has slept since 1904,
strung out to Cable Island, through the cold water —
they believed they were joining voices,
they had laid down, without knowing it, a root.

It already rained more in summer than in winter,
the sea at eighteen degrees in July,
and men came here for the mildness,
the bay sheltering them from the harshest winds.

A man came, one autumn, into the dunes of the Gentle Point —
seven weeks searching
for the sentence that would become, a century later, a river.
Another, a cobra among painters, returned sixty years on
to seek in the same softened granite
the colour of old customs.

But the Closed Bay, to the east,
closes in, too, on what it receives:
the nitrogen washed down from the Land of Apples,
from hedgerows fed too well —
and every spring the green weed returns,
washing up, rotting,
four thousand tonnes in one year,
like a debt still unpaid.

Out there, fifteen kilometres off, the Drowned Meadows —
an invisible pasture beneath the hulls,
eelgrass, green in the dark,
and that every carelessly dropped anchor
tears a little more from it.

The coastline retreats, faster elsewhere than here,
but the sea rises everywhere with the same slow gesture,
and the storms bring back onto the sand
small white pellets from some unknown factory,
no hand could ever gather them all.

The Gentle Point —
the undersea wire and the green weed,
the menhir and the campsite,
the writer chasing a sentence and the diver counting moorings,
the pine that softens the granite,
the summer rain that never belonged to anyone but the ocean.

Everything that touches the sea here
ends by returning to it,
carried, laden, sometimes wounded —
the point never stops pointing towards the open sea,
showing, as it always has, where everything meets.

 

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voir également: Gilbert Quélennec, musiques et textes du projet Villes

 

 

 

 

 

dimanche 13 septembre 2026

texte: Gilbert Quélennec, Traces. Un arbre n'est pas seul (Traces. A tree is not alone)

 

Gilbert Quélennec, Traces. Un arbre n'est pas seul 

Gilbert Quélennec, Traces. A tree is not alone 

texte pour mon projet Nat 

 

 

 

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Gilbert Quélennec, Traces. Un arbre n'est pas seul

 

On croit qu'il l'est parce qu'il ne marche pas. Depuis des centaines de millions d'années, les plantes vivent avec des champignons dans une conversation dont nous commençons à peine à comprendre le vocabulaire. Le hêtre du talus échangerait du carbone avec les jeunes qui manquent de lumière. Sous la mousse, des milliers d'espèces composent un réseau ; elles ne poussent pour personne, elles poussent avec. Un charme et un bouleau ne nourrissent pas le sol comme un chêne plus lent.

Un arbre se corrige quand il penche, même sans savoir où est le ciel.

Privé de tout repère, il sent encore sa propre courbure et fabrique un bois plus dur d'un côté, comme un muscle, pour se redresser en quelques semaines.

Un cerne garde une trace de l'année où il a poussé.

Parfois cette trace vient du sol. Parfois elle vient du soleil. Un cerne formé autour de l'an 774 a gardé, pendant douze siècles, la trace d'un événement cosmique — probablement une tempête solaire d'une intensité exceptionnelle. Il a fallu une doctorante et une scie fine pour le rouvrir. Sur les rives d'une rivière alpine, un arbre bien plus vieux garde peut-être le souvenir d'une tempête deux fois plus forte. Sa largeur parle de pluie, sa densité de froid, ses isotopes de l'eau qu'il a trouvée. En Alaska, des épinettes ont ralenti leur croissance à mesure que le climat se réchauffait, alors que tout laissait attendre l'inverse.

On commence à peine à lire ces traces pendant que l'arbre vit encore.

Des rayons X traversent le tronc et révèlent l'eau qui monte dans ses conduits, puis les bulles d'air qui apparaissent quand la sécheresse devient trop dure à tenir — une radiographie de la soif. De minuscules capteurs, encore expérimentaux, traduisent un signal de stress en donnée lisible. La cellulose du bois entre elle aussi dans la fabrication de capteurs qui liront, un jour peut-être, la forêt de l'intérieur.

La terre s'assèche plus vite que l'arbre ne peut s'y adapter.

Il ne peut migrer qu'à la vitesse de ses graines, génération après génération. Il pousse ses feuilles au printemps parce que le printemps a été généreux, sans se douter que l'été ne lui rendra rien.

Un satellite regarde la forêt de loin. Il ne comprend rien. Il compare.

Une machine apprend à lire la lumière réfléchie comme on apprend à lire un visage. Elle voit une hauteur, une signature, un pixel qu'on lui a appris à nommer chêne, mort, encore vivant mais qui ne va pas bien. Elle détecte parfois, des mois avant qu'une clairière ne soit visible, les premiers signes d'un changement déjà en cours, quelque part dans un bassin du Congo. Elle veille la nuit, triant le vrai départ de feu du reflet d'un toit de tôle sous la lune.

La forêt ne sait peut-être rien.

Elle garde des traces. Nous inventons des instruments pour les lire.

Le bois. Le sol. La lumière qu'elle renvoie.

 



Gilbert Quélennec, Traces. A tree is not alone 

 

We think it is because it does not walk. For hundreds of millions of years, plants have lived alongside fungi in a conversation whose vocabulary we are only just beginning to grasp. The beech on the bank is said to share its carbon with the young ones starved of light. Beneath the moss, thousands of species make up a network; they grow for no one; they grow together. A hornbeam and a birch do not feed the soil the way a slower-growing oak does.

A tree corrects itself when it leans, even without knowing where the sky is.

With no external cue to guide it, it can still sense its own curvature, and grows harder wood on one side, like a muscle, to straighten itself within a few weeks.

A ring keeps a trace of the year it grew.

Sometimes that trace comes from the ground. Sometimes it comes from the sun. A ring formed around the year 774 kept, for twelve centuries, the trace of a cosmic event — probably an exceptionally intense solar storm. It took a doctoral student and a thin-bladed saw to reopen it. On the banks of an Alpine river, a far older tree may hold the memory of a storm twice as powerful. Its width speaks of rain, its density of cold, its isotopes of the water it found. In Alaska, white spruces slowed their growth as the climate warmed, when everything pointed the other way.

We are only beginning to read these traces while the tree is still alive.

X-rays pass through the trunk and reveal the water rising through its vessels, then the air bubbles that form when drought becomes too hard to bear — an X-ray of thirst. Tiny sensors, still experimental, translate a stress signal into readable data. The cellulose of wood is also finding its way into sensors that may one day read the forest from within.

The ground is drying faster than the tree can adapt.

It can migrate only at the speed of its seeds, generation after generation. It puts out leaves in spring because the spring was generous, never suspecting that summer will give nothing back.

A satellite watches the forest from far away. It understands nothing. It compares.

A machine is learning to read reflected light the way one learns to read a face. It sees a height, a signature, a pixel it has been taught to call oak, dead, alive but struggling. It sometimes detects, months before a clearing becomes visible, the first signs of a change already under way, somewhere in a basin in the Congo. It keeps watch at night, sorting a genuine outbreak of fire from the glint of a tin roof under the moon.

The forest may know nothing at all.

It keeps traces. We invent instruments to read them.

The wood. The soil. The light it reflects.

 


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voir également: 

Gilbert Quélennec, Textes et Musiques autour de la Nature ( Projet Nat )


 

 

 

 

 Avec ma Fille, à qui de dédie mon projet général autour de la Nature

 

 

 

samedi 5 septembre 2026

texte: Gilbert Quélennec, Le monde pense en silence (The World Thinks in Silence)

 

Gilbert Quélennec, Le monde pense en silence

Gilbert Quélennec, The World Thinks in Silence

texte pour le projet AnimauX

 

Présentation

Ne pas parler des animaux, mais laisser leur présence déplacer notre manière de percevoir. Ce texte part d'une abeille — comme Insectes — et descend jusqu'à son microbiome, avant de remonter vers la pieuvre, la vache, le geai, et la question de la conscience. Il peut s'écouter en écho avec Localiser par l'écho des sons (l'écholocalisation comme une autre façon de faire exister l'espace) et avec Cétacés échoués et pollution marine (l'animal comme corps traversé par ce qui l'entoure, sans frontière nette).

 

Introduction 

Not to speak about animals, but to let their presence shift the way we perceive. This text begins with a bee — as with Insectes — and descends into her microbiome, before moving back through the octopus, the cow, the jay, and the question of consciousness. It can be read in dialogue with Localiser par l'écho des sons (echolocation as another way of making space exist) and with Cétacés échoués et pollution marine (the animal as a body permeated by what surrounds it, without a clear boundary).

 

 

Revue : L'Atelier de Gilbert Quélennec — ISSN 2556-5362 

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Gilbert Quélennec, Le monde pense en silence

 

Une abeille apprend une fleur. Ce bleu-là précède ce sucre-là ; ce parfum mène à cette récompense. Rien, dans ce geste, ne semble mériter qu'on s'y arrête : c'est le b.a.-ba de la vie, l'ajustement le plus élémentaire d'un corps à son monde. Mais si l'on descend un peu, si l'on quitte le cerveau minuscule de l'abeille pour son ventre, on trouve autre chose : une bactérie qui n'est pas elle, qui transforme un acide aminé ordinaire en une molécule capable de remonter jusqu'à ses neurones et d'y renforcer, ou d'y affaiblir, la trace d'un souvenir. Ôtez cette bactérie, et l'abeille apprend moins bien. Rendez-la-lui, et la mémoire revient. Personne n'a demandé à cette bactérie de se soucier des fleurs. Elle ne sait rien du parfum ni de la lumière. Et pourtant, sans elle, une part de ce que l'abeille appelle son passé n'existerait pas.

Alors une question se pose, et elle est plus vertigineuse qu'elle n'en a l'air : quand cette abeille se souvient, qui, exactement, se souvient ? Est-ce elle ? Est-ce cette bactérie qu'elle porte et qui n'est pas tout à fait un morceau d'elle, ni tout à fait un morceau du monde extérieur ? On voudrait tracer une ligne nette entre l'individu et ce qui l'entoure, entre le vivant et son décor. Mais cette ligne, à y regarder de près, ne tient plus. Le souvenir de l'abeille n'est pas seulement dans l'abeille. Il est dans une conversation chimique entre elle et des présences si petites qu'on les avait longtemps crues sans conséquence.

Et cette conversation n'a pas de bord net non plus du côté social. Des bourdons placés devant une boîte à deux mouvements n'apprennent presque jamais, seuls, à l'ouvrir — certains y renoncent après douze jours d'essais. Mais qu'on leur montre une seule fois le geste d'une congénère dressée en secret, et une partie d'entre eux l'acquièrent aussitôt, jusqu'au premier mouvement, celui-là même qu'ils n'auraient jamais pu découvrir par eux-mêmes puisqu'il ne rapporte rien tant que le second n'a pas suivi. Un savoir qu'aucun individu ne pouvait engendrer seul est ainsi entré dans la colonie par le regard porté sur un autre corps. Où s'arrête, alors, l'individu qui a appris ? À la limite de son corps ? À la limite du groupe qui a hérité de son geste ?

La même question, posée autrement, attend sous l'eau. Une pieuvre porte environ cinq cents millions de neurones, mais les deux tiers ne logent pas dans sa tête : ils courent le long de ses bras, en amas nombreux, reliés entre eux par un anneau nerveux qui contourne le cerveau central. Un bras peut goûter une pierre, en tâter la texture, se replier sur une proie, sans que le cerveau en soit informé à temps pour décider quoi que ce soit. La décision, dans ce cas précis, n'est prise nulle part en particulier — elle se distribue, elle circule, elle se prend en chemin. On avait pensé le corps comme un exécutant et le cerveau comme un siège. Ici, le siège s'est dispersé dans les membres eux-mêmes, et il devient difficile de dire à partir de quel endroit précis commence la pieuvre qui agit.

Ces découvertes ne racontent pas une exception curieuse, un cas isolé qu'on rangerait ensuite dans un tiroir. Elles racontent la même chose, à des échelles différentes : chaque fois que la science regarde d'assez près, la frontière qu'elle cherchait — entre le neurone et le corps, entre le corps et son microbiome, entre l'individu et son groupe — s'avère plus poreuse que prévu. On croyait chercher où loge l'intelligence. On découvre qu'on ne sait plus très bien où s'arrête celui qui la porte.

Cette porosité n'épargne pas non plus les catégories d'animaux que nous pensions déjà closes, déjà bien classées. Une vache, photographiée pendant des années dans une ferme ordinaire, s'est mise à utiliser un râteau laissé à sa portée pour attirer vers elle de la nourriture hors d'atteinte — un geste que l'on croyait, chez les mammifères, réservé aux grands singes et à nous. Personne n'avait cherché ce comportement chez elle, parce que personne n'avait imaginé qu'il puisse s'y trouver. Ce qui a changé, ce n'est pas la vache. C'est notre attention, qui s'était arrêtée trop tôt, convaincue d'avoir déjà fait le tour d'un animal qu'elle croyait connaître par cœur.

Il y a aussi cette autre expérience, plus discrète, menée avec des geais : placés devant une tâche facile ou difficile, ils choisissaient parfois d'eux-mêmes de l'esquiver, de renoncer à chercher une récompense qu'ils jugeaient trop incertaine — et lorsqu'on les forçait tout de même à s'y risquer, ils réussissaient souvent, comme s'ils avaient su, avant même d'essayer, qu'ils savaient. Ce n'est pas seulement une mémoire qu'on observe alors, ni un simple réflexe de prudence. C'est une évaluation de soi par soi-même, une sorte de regard intérieur porté sur ce que l'on croit savoir — et ce regard, on ne sait plus très bien à qui le refuser sans arbitraire.

Ce sont ces découvertes accumulées, année après année, qui ont fini par pousser plus de quatre-vingts chercheurs à signer, il y a peu, un texte reconnaissant qu'il existe une possibilité sérieuse, non plus seulement chez les mammifères et les oiseaux, mais chez les poissons, les insectes, les céphalopodes et les crustacés, que quelque chose s'y vive de l'intérieur. Le texte ne tranche pas. Il dit seulement qu'il serait irresponsable, désormais, de continuer à agir comme si la question ne se posait pas.

Alors le vertige change de nature. On pouvait, autrefois, se demander lequel des animaux pense le mieux, en resituant chacun sur une échelle dont nous occupions le sommet. Mais si le souvenir d'une abeille appartient en partie à une bactérie, si la décision d'une pieuvre naît dans un bras avant que le cerveau ne le sache, si le savoir d'une ruche déborde le corps de celle qui l'a découvert le premier, alors la question n'est plus seulement : où est l'intelligence ? Elle devient : où s'arrête celui qui pense ? Où commence-t-il ? Est-il dans le neurone, dans l'organe, dans le corps entier, dans les autres corps qui l'entourent, dans les générations qui l'ont précédé, dans les circonstances qui l'ont façonné sans qu'il en soit conscient ?

Nous avions cru, en étudiant les animaux, étudier des objets bien délimités, posés dans le monde comme des pierres qu'on aurait pu ramasser une à une. Nous découvrons peu à peu que chacun d'eux déborde de lui-même — vers son microbiome, vers son groupe, vers ses traditions, vers son évolution — et que cette même question, si l'on osait la retourner, nous concernerait nous aussi, nous qui avons longtemps cru savoir exactement où nous commencions et où nous finissions.

Une abeille retourne à sa ruche, portant en elle une bactérie qui n'est pas tout à fait elle. Une pieuvre replie un bras qui a déjà décidé sans elle. Une vache se sert d'un outil que personne n'avait pensé à chercher. Un geai renonce à une tâche qu'il sait, avant même d'essayer, hors de sa portée. Et quelque part, dans cet entrelacs de corps, de bactéries, de gestes transmis et de doutes silencieux, quelque chose continue de se produire que nous appelons, faute de mieux, penser — sans plus savoir très bien à qui, exactement, cela appartient.

 

 


 

Gilbert Quélennec, The World Thinks in Silence

 

A bee learns a flower. This particular blue precedes this particular sweetness; this particular scent leads to this particular reward. Nothing in this gesture seems worth dwelling on: it is life's most basic grammar, the simplest adjustment of a body to its world. But descend a little, leave the bee's tiny brain for its gut, and you find something else: a bacterium that is not her, which turns an ordinary amino acid into a molecule capable of travelling back up to her neurons and there strengthening, or weakening, the trace of a memory. Remove that bacterium, and the bee learns less well. Give it back to her, and the memory returns. No one asked this bacterium to care about flowers. It knows nothing of scent or light. And yet, without it, part of what the bee calls her past would not exist.

So a question arises, more vertiginous than it first appears: when this bee remembers, who, exactly, is remembering? Is it her? Is it this bacterium she carries, which is not quite a piece of her, nor quite a piece of the outside world? One would like to draw a clean line between the individual and what surrounds it, between the living thing and its backdrop. But look closely, and that line no longer holds. The bee's memory is not only inside the bee. It lives in a chemical conversation between her and presences so small we long believed them to be of no consequence.

Nor does this conversation have a clean edge on the social side. Bumblebees placed in front of a two-step box almost never learn, alone, how to open it — some give up after twelve days of trying. But show them, just once, the movements of a fellow bee secretly trained to do it, and a portion of them pick it up at once, right down to the first movement — the very one they could never have discovered on their own, since it yields nothing until the second has followed. Knowledge that no single individual could generate alone thus entered the colony through the simple act of watching another body. Where, then, does the individual who learned it end? At the edge of her body? At the edge of the group that inherited her gesture?

The same question, put differently, is waiting beneath the sea. An octopus carries around five hundred million neurons, but two-thirds of them do not live in its head: they run the length of its arms, in dense clusters, linked to one another by a nerve ring that bypasses the central brain. An arm can taste a stone, feel its texture, close around prey, without the brain being informed in time to decide anything at all. The decision, in this precise case, is made nowhere in particular — it is distributed, it circulates, it is taken along the way. We had thought of the body as an executor and the brain as a seat of power. Here, that seat has scattered itself into the limbs themselves, and it becomes hard to say from exactly which point the acting octopus begins.

These findings are not telling a curious exception, an isolated case to be filed away. They are telling the same story, at different scales: every time science looks closely enough, the boundary it was searching for — between neuron and body, between body and microbiome, between individual and group — turns out to be more porous than expected. We thought we were looking for where intelligence resides. We discover that we no longer quite know where its bearer ends.

This porousness does not spare even the animal categories we thought were already closed, already neatly filed. A cow, filmed for years on an ordinary farm, began using a rake left within her reach to pull unreachable food towards her — a gesture believed, among mammals, to be the preserve of great apes and ourselves. No one had looked for this behaviour in her, because no one had imagined it could be there. What changed was not the cow. It was our attention, which had stopped too soon, convinced it had already taken the full measure of an animal it thought it knew by heart.

There is also another, quieter experiment, carried out with jays: faced with an easy or a difficult task, they sometimes chose of their own accord to sidestep it, to forgo a reward they judged too uncertain — and when made to risk it anyway, they often succeeded, as though they had known, before even trying, that they knew. What is being observed here is not simply memory, nor a mere reflex of caution. It is a self-assessment of the self, a kind of inward glance cast over what one believes one knows — and it is no longer clear on what grounds that glance could be denied to them.

It is these accumulated findings, year after year, that eventually led more than eighty researchers to sign, not long ago, a text acknowledging that there exists a serious possibility — no longer only in mammals and birds, but in fish, insects, cephalopods and crustaceans — that something is lived there, from within. The text does not settle the matter. It says only that it would now be irresponsible to go on acting as though the question did not arise.

So the vertigo changes shape. One could once ask which animal thinks best, placing each on a scale whose summit we occupied. But if a bee's memory belongs in part to a bacterium, if an octopus's decision is born in an arm before the brain knows of it, if a hive's knowledge overflows the body of the one who first discovered it, then the question is no longer simply: where is intelligence? It becomes: where does the thinker end? Where does it begin? Is it in the neuron, the organ, the whole body, the other bodies around it, the generations that came before it, the circumstances that shaped it without its ever knowing?

We had believed, in studying animals, that we were studying well-bounded objects, set down in the world like stones one might pick up one by one. We are discovering, little by little, that each of them overflows itself — towards its microbiome, towards its group, towards its traditions, towards its evolution — and that this same question, were we bold enough to turn it back on ourselves, would concern us too, we who long believed we knew exactly where we began and where we ended.

A bee returns to her hive, carrying within her a bacterium that is not quite her. An octopus folds an arm that has already decided without her. A cow uses a tool no one had thought to look for. A jay turns away from a task it knows, before even trying, to be beyond its reach. And somewhere, in this weave of bodies, bacteria, transmitted gestures and silent doubts, something keeps happening that we call, for want of a better word, thinking — without our quite knowing any more, exactly, to whom it belongs.


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 voir également: Gilbert Quélennec, Musiques et présentation du projet AnimauX

 

 

 

 

 

jeudi 13 août 2026

texte: Gilbert Quélennec, Entre les étoiles et le silence (Between the Stars and Silence)

Gilbert Quélennec, Entre les étoiles et le silence
texte pour le projet Prat


 

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 Gilbert Quélennec, Entre les étoiles et le silence

 

Il y a d'abord le plasma —

matière en feu,
matière traversée d'électrons,
des milliards de degrés
qu'aucune peau n'a jamais sentis.

Et cela est vrai.

Mais entre le vrai et le rêve
il existe un chemin sans balises,

une pente presque imperceptible
où les mots changent de sens
sans que la voix change de ton.

Le plasma s'ordonne.
La poussière se rassemble.
Dans le chaos, des formes naissent.

Alors l'ordre devient pensée,
la pensée devient conscience,
la conscience refuse la mort,

et la mort, soudain,
devient une porte.

Mais qui a vu cette porte ?

Qui peut affirmer
que l'ordre est intelligence,

que l'intelligence est conscience,

que la conscience demeure
quand le corps s'efface ?

Parfois,
il n'y a qu'un mot.

Alors les nuages de poussière,
suspendus entre deux mondes,
cessent d'être seulement des nuages.

On leur donne une mémoire.
On leur donne une veille.
On leur prête une bonté.

Ils deviennent les gardiens
d'une histoire trop vaste
pour la mémoire des hommes.

Puis ils deviennent
ce qui veille sans visage,
ce qui demeure
quand le nom manque.

Et dans le ciel
où l'on cherchait des mesures,
quelqu'un soudain
aperçoit des visages.

Pourtant,
certaines vérités n'ont besoin
d'aucun miracle.

Les étoiles sont de plasma.

Les savants se trompent parfois.
Les découvertes rencontrent parfois le refus.
Les idées nouvelles se heurtent
au mur ancien des habitudes.

Mais l'erreur d'un homme
ne fait pas de l'erreur contraire
une vérité.

Le doute est un caillou
dans la chaussure de la certitude.

Il doit se faire sentir sur tous les chemins,
même ceux qui conduisent
vers ce que nous espérons.

Ne jamais croire ce qu'on vous dit,
peut-être.

Mais alors,
ne jamais croire trop vite
ce que l'on voudrait entendre.

Car il existe une puissance étrange
dans les récits qui commencent par le réel :

une étoile,
un laboratoire,
un savant oublié,
un grain de poussière
perdu dans la nuit —

et puis, sans que l'on sache quand,
la mort n'est plus la mort,

le corps n'est plus le corps,

quelque chose en nous
refuse encore de disparaître,

et quelque part,
derrière les étoiles,
quelque chose
nous regarde ne pas savoir.

Le récit est magnifique.

La preuve, elle,
est restée derrière nous.

Et peut-être est-ce là
que commence le véritable vertige :

non pas lorsque la science
rencontre le mystère,

mais lorsque le mystère
revêt les habits de la science
et nous demande
d'oublier leur différence.

Entre les deux
demeure un espace immense.

Un espace nu.
Un silence qui n'a jamais demandé
qu'on le remplisse.

Là,
il est encore possible de dire :

je ne sais pas.

Et peut-être cette phrase,
si pauvre en apparence,
est-elle l'une des plus hautes
que l'esprit humain ait prononcées.

Car elle laisse aux étoiles
leur immensité,

aux morts
leur secret,

aux vivants
leur question,

et à la vérité
la liberté

de ne pas encore
avoir de nom.

 


 

Gilbert Quélennec, Between the Stars and Silence

 

There is first of all plasma —

matter on fire,
matter threaded with electrons,
billions of degrees
that no human skin has ever felt.

And this is true.

But between truth and dream
there is a path without signposts,

an almost imperceptible slope
where words change their meaning
without the voice changing its tone.

Plasma organises itself.
Dust gathers.
In chaos, forms arise.

Then order becomes thought,
thought becomes consciousness,
consciousness refuses death,

and death, suddenly,
becomes a door.

But who has seen that door?

Who can affirm
that order is intelligence,

that intelligence is consciousness,

that consciousness remains
when the body fades?

Sometimes,
there is only a word.

Then the clouds of dust,
suspended between two worlds,
cease to be merely clouds.

They are given a memory.
They are given a watch.
They are lent a kindness.

They become the guardians
of a history too vast
for human memory.

Then they become
that which watches without a face,
that which remains
when the name is missing.

And in the sky
where measurements were being sought,
someone suddenly
sees faces.

Yet some truths need
no miracle at all.

The stars are plasma.

Scientists are sometimes wrong.
Discoveries are sometimes rejected.
New ideas sometimes collide
with the ancient wall of habit.

But one man's error
does not make the opposite error
a truth.

Doubt is a pebble
in the shoe of certainty.

It must make itself felt on every path,
even those that lead
towards what we hope for.

Never believe what you are told,
perhaps.

But then,
never believe too quickly
what you would like to hear.

For there is a strange power
in stories that begin with reality:

a star,
a laboratory,
a forgotten scientist,
a grain of dust
lost in the night —

and then, before we know when,
death is no longer death,

the body is no longer the body,

something within us
still refuses to disappear,

and somewhere,
behind the stars,
something
watches us not knowing.

The story is magnificent.

The proof, however,
was left behind.

And perhaps this is where
the true vertigo begins:

not when science
encounters mystery,

but when mystery
puts on the clothes of science
and asks us
to forget the difference.

Between the two
there remains an immense space.

A bare space.
A silence that has never asked
to be filled.

There,
it is still possible to say:

I do not know.

And perhaps that phrase,
so poor in appearance,
is one of the loftiest
the human mind has ever uttered.

For it leaves the stars
their immensity,

the dead
their secret,

the living
their question,

and truth
the freedom

not yet
to have a name.

 

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voir également: audio et présentation: Gilbert Quélennec, projet PRAT ( Musiques et Textes ) 

 

 

 



 


mardi 25 novembre 2025

texte: Gilbert Quélennec, Bulle énergétique locale (Local Energy Bubble)

 

texte: Gilbert Quélennec, Bulle énergétique locale

extrait de mon projet Autres Réalités 

ce texte sera légèrement augmenté par la suite (augmenté le 16.09.2026)

Voir la première version de mon texte Gilbert Quélennec, Bulle énergétique locale 

sur le blog L'Echo de la Source, par Olivier Bastille, depuis le 03.12.2025

 

text: Gilbert Quélennec, Local Energy Bubble

excerpt from my project Other Realities

this text will be slightly expanded at a later date (expanded on 16 September 2026)

See the first version of my text, Gilbert Quélennec, Local Energy Bubble,

on the blog L’Echo de la Source, by Olivier Bastille, since 3 December 2025.

 


Attribution Non-commercial No Derivatives
Vous pouvez  acheter les enregistrements, à partir de ma page Bandcamp
Vous pouvez également vous abonner sur mon compte Bandcamp

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Gilbert Quélennec, Bulle énergétique locale

 

bulle de matière énergétique
minuscule vibration dans la création
matière énergétique comme continuité entre le spirituel et le matériel

bulle d'une réalité
certaines bulles de réalités sont interconnectées par un réseau que rien encore ne nomme
certaines bulles de réalités sont dans de plus grandes bulles

écologie bioénergétique
enveloppes matérielles et énergétiques — une même substance qui change de vêtement
substance énergétique et capacités, dense en bas, fluide à mesure qu'on monte
une dizaine d'espaces physiques et énergétiques — peut-être douze, qui sait
différents niveaux vibratoires

tunnels, passages
des cavernes où l'on cache ce qu'on a couvert, ce qu'on a volé à la mémoire
interactions avec des entités énergétiques
échanges équilibrés ou parasitaires

masse énergétique de la Terre
mémoire de la bulle locale — ce qui s'apprend ici se sait déjà là-bas, une musique entendue de loin, jamais tout à fait rejouée
bulle de connaissance, parfois, projetée sur tout un peuple
l'énergétique comme interface entre le matériel et le spirituel : un son porte une couleur, une couleur porte un son
interférences — parfois une lumière et un son combinés, venus d'ailleurs, pour forcer un sommeil à s'ouvrir

autres bulles de réalités non terrestres et non locales
intelligences d'ailleurs

 


 

Gilbert Quélennec, Local Energy Bubble

 

bubble of energetic matter
miniscule vibration in creation
energy matter as continuity between the spiritual and the material

bubble of reality
some bubbles of reality are interconnected by a network nothing yet names
some bubbles of reality are inside larger bubbles

bioenergetic ecology
material and energetic envelopes — one same substance changing garments
energy substance and capacities, dense below, fluid the higher one goes
some ten physical and energetic spaces — perhaps twelve, who knows
different vibrational levels

tunnels, passages
caverns where what was covered, what was stolen from memory, is hidden away
interactions with energetic entities
balanced or parasitic exchanges

energy mass of the Earth
memory of the local bubble — what is learned here is already known there, a music heard from afar, never quite replayed
bubble of knowledge, sometimes, cast over a whole people
energy as an interface between the material and the spiritual: a sound carries a colour, a colour carries a sound
interference — sometimes a light and a sound combined, come from elsewhere, to force a sleep open

other non-terrestrial and non-local bubbles of reality
intelligences from elsewhere


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Voir également : 

 audio: Gilbert Quélennec, des musiques expérimentales autour des Sorties Hors du Corps ( + textes )

 texte: Gilbert Quélennec, Une identité éternelle qui s'associe avec un corps biologique  

texte: Gilbert Quélennec, Immanence (présence partout et aspects spécifiques)