Atelier de Gilbert Quélennec = ISSN 2556-5362


" En tous cas, je ne peux pas m'imaginer que les grandes formes anciennes (quatuor à cordes, symphonie, oratorio, etc.) pourront jouer un rôle quelconque. Si quelque chose advient, cela devra - je crois - être simple, transparent. "
Wittgenstein







samedi 5 septembre 2026

texte: Gilbert Quélennec, Le monde pense en silence (The World Thinks in Silence)

 

Gilbert Quélennec, Le monde pense en silence

Gilbert Quélennec, The World Thinks in Silence

texte pour le projet AnimauX

 

Présentation

Ne pas parler des animaux, mais laisser leur présence déplacer notre manière de percevoir. Ce texte part d'une abeille — comme Insectes — et descend jusqu'à son microbiome, avant de remonter vers la pieuvre, la vache, le geai, et la question de la conscience. Il peut s'écouter en écho avec Localiser par l'écho des sons (l'écholocalisation comme une autre façon de faire exister l'espace) et avec Cétacés échoués et pollution marine (l'animal comme corps traversé par ce qui l'entoure, sans frontière nette).

 

Introduction 

Not to speak about animals, but to let their presence shift the way we perceive. This text begins with a bee — as with Insectes — and descends into her microbiome, before moving back through the octopus, the cow, the jay, and the question of consciousness. It can be read in dialogue with Localiser par l'écho des sons (echolocation as another way of making space exist) and with Cétacés échoués et pollution marine (the animal as a body permeated by what surrounds it, without a clear boundary).

 

 

Revue : L'Atelier de Gilbert Quélennec — ISSN 2556-5362 

Licence : Creative Commons CC BY-NC-ND 4.0 (Attribution - Pas d'utilisation commerciale - Pas de modification)

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Gilbert Quélennec, Le monde pense en silence

 

Une abeille apprend une fleur. Ce bleu-là précède ce sucre-là ; ce parfum mène à cette récompense. Rien, dans ce geste, ne semble mériter qu'on s'y arrête : c'est le b.a.-ba de la vie, l'ajustement le plus élémentaire d'un corps à son monde. Mais si l'on descend un peu, si l'on quitte le cerveau minuscule de l'abeille pour son ventre, on trouve autre chose : une bactérie qui n'est pas elle, qui transforme un acide aminé ordinaire en une molécule capable de remonter jusqu'à ses neurones et d'y renforcer, ou d'y affaiblir, la trace d'un souvenir. Ôtez cette bactérie, et l'abeille apprend moins bien. Rendez-la-lui, et la mémoire revient. Personne n'a demandé à cette bactérie de se soucier des fleurs. Elle ne sait rien du parfum ni de la lumière. Et pourtant, sans elle, une part de ce que l'abeille appelle son passé n'existerait pas.

Alors une question se pose, et elle est plus vertigineuse qu'elle n'en a l'air : quand cette abeille se souvient, qui, exactement, se souvient ? Est-ce elle ? Est-ce cette bactérie qu'elle porte et qui n'est pas tout à fait un morceau d'elle, ni tout à fait un morceau du monde extérieur ? On voudrait tracer une ligne nette entre l'individu et ce qui l'entoure, entre le vivant et son décor. Mais cette ligne, à y regarder de près, ne tient plus. Le souvenir de l'abeille n'est pas seulement dans l'abeille. Il est dans une conversation chimique entre elle et des présences si petites qu'on les avait longtemps crues sans conséquence.

Et cette conversation n'a pas de bord net non plus du côté social. Des bourdons placés devant une boîte à deux mouvements n'apprennent presque jamais, seuls, à l'ouvrir — certains y renoncent après douze jours d'essais. Mais qu'on leur montre une seule fois le geste d'une congénère dressée en secret, et une partie d'entre eux l'acquièrent aussitôt, jusqu'au premier mouvement, celui-là même qu'ils n'auraient jamais pu découvrir par eux-mêmes puisqu'il ne rapporte rien tant que le second n'a pas suivi. Un savoir qu'aucun individu ne pouvait engendrer seul est ainsi entré dans la colonie par le regard porté sur un autre corps. Où s'arrête, alors, l'individu qui a appris ? À la limite de son corps ? À la limite du groupe qui a hérité de son geste ?

La même question, posée autrement, attend sous l'eau. Une pieuvre porte environ cinq cents millions de neurones, mais les deux tiers ne logent pas dans sa tête : ils courent le long de ses bras, en amas nombreux, reliés entre eux par un anneau nerveux qui contourne le cerveau central. Un bras peut goûter une pierre, en tâter la texture, se replier sur une proie, sans que le cerveau en soit informé à temps pour décider quoi que ce soit. La décision, dans ce cas précis, n'est prise nulle part en particulier — elle se distribue, elle circule, elle se prend en chemin. On avait pensé le corps comme un exécutant et le cerveau comme un siège. Ici, le siège s'est dispersé dans les membres eux-mêmes, et il devient difficile de dire à partir de quel endroit précis commence la pieuvre qui agit.

Ces découvertes ne racontent pas une exception curieuse, un cas isolé qu'on rangerait ensuite dans un tiroir. Elles racontent la même chose, à des échelles différentes : chaque fois que la science regarde d'assez près, la frontière qu'elle cherchait — entre le neurone et le corps, entre le corps et son microbiome, entre l'individu et son groupe — s'avère plus poreuse que prévu. On croyait chercher où loge l'intelligence. On découvre qu'on ne sait plus très bien où s'arrête celui qui la porte.

Cette porosité n'épargne pas non plus les catégories d'animaux que nous pensions déjà closes, déjà bien classées. Une vache, photographiée pendant des années dans une ferme ordinaire, s'est mise à utiliser un râteau laissé à sa portée pour attirer vers elle de la nourriture hors d'atteinte — un geste que l'on croyait, chez les mammifères, réservé aux grands singes et à nous. Personne n'avait cherché ce comportement chez elle, parce que personne n'avait imaginé qu'il puisse s'y trouver. Ce qui a changé, ce n'est pas la vache. C'est notre attention, qui s'était arrêtée trop tôt, convaincue d'avoir déjà fait le tour d'un animal qu'elle croyait connaître par cœur.

Il y a aussi cette autre expérience, plus discrète, menée avec des geais : placés devant une tâche facile ou difficile, ils choisissaient parfois d'eux-mêmes de l'esquiver, de renoncer à chercher une récompense qu'ils jugeaient trop incertaine — et lorsqu'on les forçait tout de même à s'y risquer, ils réussissaient souvent, comme s'ils avaient su, avant même d'essayer, qu'ils savaient. Ce n'est pas seulement une mémoire qu'on observe alors, ni un simple réflexe de prudence. C'est une évaluation de soi par soi-même, une sorte de regard intérieur porté sur ce que l'on croit savoir — et ce regard, on ne sait plus très bien à qui le refuser sans arbitraire.

Ce sont ces découvertes accumulées, année après année, qui ont fini par pousser plus de quatre-vingts chercheurs à signer, il y a peu, un texte reconnaissant qu'il existe une possibilité sérieuse, non plus seulement chez les mammifères et les oiseaux, mais chez les poissons, les insectes, les céphalopodes et les crustacés, que quelque chose s'y vive de l'intérieur. Le texte ne tranche pas. Il dit seulement qu'il serait irresponsable, désormais, de continuer à agir comme si la question ne se posait pas.

Alors le vertige change de nature. On pouvait, autrefois, se demander lequel des animaux pense le mieux, en resituant chacun sur une échelle dont nous occupions le sommet. Mais si le souvenir d'une abeille appartient en partie à une bactérie, si la décision d'une pieuvre naît dans un bras avant que le cerveau ne le sache, si le savoir d'une ruche déborde le corps de celle qui l'a découvert le premier, alors la question n'est plus seulement : où est l'intelligence ? Elle devient : où s'arrête celui qui pense ? Où commence-t-il ? Est-il dans le neurone, dans l'organe, dans le corps entier, dans les autres corps qui l'entourent, dans les générations qui l'ont précédé, dans les circonstances qui l'ont façonné sans qu'il en soit conscient ?

Nous avions cru, en étudiant les animaux, étudier des objets bien délimités, posés dans le monde comme des pierres qu'on aurait pu ramasser une à une. Nous découvrons peu à peu que chacun d'eux déborde de lui-même — vers son microbiome, vers son groupe, vers ses traditions, vers son évolution — et que cette même question, si l'on osait la retourner, nous concernerait nous aussi, nous qui avons longtemps cru savoir exactement où nous commencions et où nous finissions.

Une abeille retourne à sa ruche, portant en elle une bactérie qui n'est pas tout à fait elle. Une pieuvre replie un bras qui a déjà décidé sans elle. Une vache se sert d'un outil que personne n'avait pensé à chercher. Un geai renonce à une tâche qu'il sait, avant même d'essayer, hors de sa portée. Et quelque part, dans cet entrelacs de corps, de bactéries, de gestes transmis et de doutes silencieux, quelque chose continue de se produire que nous appelons, faute de mieux, penser — sans plus savoir très bien à qui, exactement, cela appartient.

 

 


 

Gilbert Quélennec, The World Thinks in Silence

 

A bee learns a flower. This particular blue precedes this particular sweetness; this particular scent leads to this particular reward. Nothing in this gesture seems worth dwelling on: it is life's most basic grammar, the simplest adjustment of a body to its world. But descend a little, leave the bee's tiny brain for its gut, and you find something else: a bacterium that is not her, which turns an ordinary amino acid into a molecule capable of travelling back up to her neurons and there strengthening, or weakening, the trace of a memory. Remove that bacterium, and the bee learns less well. Give it back to her, and the memory returns. No one asked this bacterium to care about flowers. It knows nothing of scent or light. And yet, without it, part of what the bee calls her past would not exist.

So a question arises, more vertiginous than it first appears: when this bee remembers, who, exactly, is remembering? Is it her? Is it this bacterium she carries, which is not quite a piece of her, nor quite a piece of the outside world? One would like to draw a clean line between the individual and what surrounds it, between the living thing and its backdrop. But look closely, and that line no longer holds. The bee's memory is not only inside the bee. It lives in a chemical conversation between her and presences so small we long believed them to be of no consequence.

Nor does this conversation have a clean edge on the social side. Bumblebees placed in front of a two-step box almost never learn, alone, how to open it — some give up after twelve days of trying. But show them, just once, the movements of a fellow bee secretly trained to do it, and a portion of them pick it up at once, right down to the first movement — the very one they could never have discovered on their own, since it yields nothing until the second has followed. Knowledge that no single individual could generate alone thus entered the colony through the simple act of watching another body. Where, then, does the individual who learned it end? At the edge of her body? At the edge of the group that inherited her gesture?

The same question, put differently, is waiting beneath the sea. An octopus carries around five hundred million neurons, but two-thirds of them do not live in its head: they run the length of its arms, in dense clusters, linked to one another by a nerve ring that bypasses the central brain. An arm can taste a stone, feel its texture, close around prey, without the brain being informed in time to decide anything at all. The decision, in this precise case, is made nowhere in particular — it is distributed, it circulates, it is taken along the way. We had thought of the body as an executor and the brain as a seat of power. Here, that seat has scattered itself into the limbs themselves, and it becomes hard to say from exactly which point the acting octopus begins.

These findings are not telling a curious exception, an isolated case to be filed away. They are telling the same story, at different scales: every time science looks closely enough, the boundary it was searching for — between neuron and body, between body and microbiome, between individual and group — turns out to be more porous than expected. We thought we were looking for where intelligence resides. We discover that we no longer quite know where its bearer ends.

This porousness does not spare even the animal categories we thought were already closed, already neatly filed. A cow, filmed for years on an ordinary farm, began using a rake left within her reach to pull unreachable food towards her — a gesture believed, among mammals, to be the preserve of great apes and ourselves. No one had looked for this behaviour in her, because no one had imagined it could be there. What changed was not the cow. It was our attention, which had stopped too soon, convinced it had already taken the full measure of an animal it thought it knew by heart.

There is also another, quieter experiment, carried out with jays: faced with an easy or a difficult task, they sometimes chose of their own accord to sidestep it, to forgo a reward they judged too uncertain — and when made to risk it anyway, they often succeeded, as though they had known, before even trying, that they knew. What is being observed here is not simply memory, nor a mere reflex of caution. It is a self-assessment of the self, a kind of inward glance cast over what one believes one knows — and it is no longer clear on what grounds that glance could be denied to them.

It is these accumulated findings, year after year, that eventually led more than eighty researchers to sign, not long ago, a text acknowledging that there exists a serious possibility — no longer only in mammals and birds, but in fish, insects, cephalopods and crustaceans — that something is lived there, from within. The text does not settle the matter. It says only that it would now be irresponsible to go on acting as though the question did not arise.

So the vertigo changes shape. One could once ask which animal thinks best, placing each on a scale whose summit we occupied. But if a bee's memory belongs in part to a bacterium, if an octopus's decision is born in an arm before the brain knows of it, if a hive's knowledge overflows the body of the one who first discovered it, then the question is no longer simply: where is intelligence? It becomes: where does the thinker end? Where does it begin? Is it in the neuron, the organ, the whole body, the other bodies around it, the generations that came before it, the circumstances that shaped it without its ever knowing?

We had believed, in studying animals, that we were studying well-bounded objects, set down in the world like stones one might pick up one by one. We are discovering, little by little, that each of them overflows itself — towards its microbiome, towards its group, towards its traditions, towards its evolution — and that this same question, were we bold enough to turn it back on ourselves, would concern us too, we who long believed we knew exactly where we began and where we ended.

A bee returns to her hive, carrying within her a bacterium that is not quite her. An octopus folds an arm that has already decided without her. A cow uses a tool no one had thought to look for. A jay turns away from a task it knows, before even trying, to be beyond its reach. And somewhere, in this weave of bodies, bacteria, transmitted gestures and silent doubts, something keeps happening that we call, for want of a better word, thinking — without our quite knowing any more, exactly, to whom it belongs.


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 voir également: Gilbert Quélennec, Musiques et présentation du projet AnimauX

 

 

 

 

 

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