Gilbert Quélennec, Distance manquante
Gilbert Quélennec, Missing Distance
texte pour le projet Boîte Noire
Revue : L'Atelier de Gilbert Quélennec — ISSN 2556-5362
Licence : Creative Commons CC BY-NC-ND 4.0 (Attribution - Pas d'utilisation commerciale - Pas de modification)
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Gilbert Quélennec, Distance manquante
Une direction, c'est tout ce que l'œil reçoit. Vers où tendre le bras, jamais jusqu'où.
Une voiture passe tout près et balaie le regard d'un seul trait. Un avion, très loin et bien plus rapide, se traîne à peine sur la même portion de ciel.
Sur l'écran, une tache change de cap. On mesure l'angle, image après image, avec une précision qui ne manque de rien, sauf de la distance. Même parfaite, la mesure de l'angle n'apporterait pas un mètre de plus.
Alors on la suppose. Cinq cents mètres, trois mille, une approche, un éloignement. Quatre histoires pour une seule trace, et d'une histoire à l'autre l'accélération varie de un à six.
Un objet file droit, sans jamais accélérer. Il passe près de l'observateur, et au plus près la ligne de visée tourne si vite qu'on pourrait lui prêter des milliers de fois la pesanteur. Rien pourtant n'a bougé autrement qu'en ligne droite.
Chaque image tremble un peu. Qu'on cherche la vitesse, le tremblement grandit ; qu'on cherche l'accélération, il grandit encore, d'autant plus que les images se suivent de près. Sur quelques images seulement, le bruit prend l'allure d'un virage.
Deux regards valent mieux qu'un, s'ils ne sont pas presque parallèles. Quand leurs lignes se croisent sous un angle étroit, le point de rencontre s'étire en une longue amande d'incertitude.
On cherche alors, parmi toutes les histoires que la trace permet, la plus calme. Celle qui demande le moins. Ce qu'elle exige encore, et seulement cela, appartient à la chose vue.
Un jour, une forme qui semblait raser la mer à toute vitesse a été replacée à quatre mille mètres, portée par le vent : la lenteur d'un ballon. Une autre tourne toujours sur elle-même dans une vidéo que personne n'a su clore. Une troisième, qu'on disait à soixante-quinze g, en accepte aussi quarante, sur les mêmes trente-deux images.
La lumière elle-même arrive en retard. Ce qu'on voit est déjà un peu passé.
Entre l'œil et la chose, une longueur que personne n'a tenue.
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Gilbert Quélennec, Missing Distance
A direction is all the eye receives. Which way to reach, never how far.
A car passing close sweeps the gaze in a single stroke. An aircraft, far off and much faster, barely creeps across the same stretch of sky.
On the screen, a spot changes course. The angle is measured, frame after frame, with a precision that lacks nothing except distance. Even perfect, the measurement of the angle would not add a single metre.
So one supposes it. Five hundred metres, three thousand, an approach, a withdrawal. Four stories for one trace, and from one story to the next the acceleration varies sixfold.
An object flies straight, never accelerating. It passes near the observer, and at its closest the line of sight turns so fast that one could credit it with thousands of times the pull of gravity. Yet nothing has moved except in a straight line.
Each frame trembles a little. Look for speed and the trembling grows; look for acceleration and it grows again, the more so the closer the frames follow one another. Over a handful of frames, noise takes on the look of a turn.
Two gazes are better than one, if they are not almost parallel. When their lines cross at a narrow angle, the meeting point stretches into a long almond of uncertainty.
Then, among all the stories the trace allows, one looks for the calmest. The one that asks the least. What it still demands, and only that, belongs to the thing seen.
One day a shape that seemed to skim the sea at full speed was put back at four thousand metres, carried by the wind: the slowness of a balloon. Another still turns on itself in a video no one has managed to close. A third, said to have pulled seventy-five g, also accepts forty, from the same thirty-two frames.
Light itself arrives late. What one sees is already a little past.
Between the eye and the thing, a length no one has held.
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voir également:
Musiques et Textes du projet Boîte Noire par Gilbert Quélennec
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