Atelier de Gilbert Quélennec = ISSN 2556-5362


" En tous cas, je ne peux pas m'imaginer que les grandes formes anciennes (quatuor à cordes, symphonie, oratorio, etc.) pourront jouer un rôle quelconque. Si quelque chose advient, cela devra - je crois - être simple, transparent. "
Wittgenstein







lundi 7 septembre 2026

texte: Gilbert Quélennec, Ce que les lignes ne retiennent pas (What the Lines Cannot Hold)

 

Gilbert Quélennec, Ce que les lignes ne retiennent pas 

texte pour le post sur la Biodiversité 

 Gilbert Quélennec,What the Lines Cannot Hold

A text for Biodiversity 

 

 

Revue : L'Atelier de Gilbert Quélennec — ISSN 2556-5362 

Licence : Creative Commons CC BY-NC-ND 4.0 (Attribution - Pas d'utilisation commerciale - Pas de modification)

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 Gilbert Quélennec, Ce que les lignes ne retiennent pas 

 

Dans la forêt, quelque chose demeure,
un souffle ancien entre les feuilles,
une multitude sans visage
qui travaille en silence
à faire tenir le monde.

L'arbre ne sait pas qu'il est une frontière,
ni la mousse qu'elle retient l'eau,
ni le champignon qu'il relie
ce qui semblait séparé.

Sous nos pas,
une ville invisible s'étend :
des milliards de vies minuscules
dans la terre sombre,
des racines qui se parlent
sans connaître nos frontières.

Et plus loin, les oiseaux changent de route.
Leur ciel n'est plus tout à fait le même.
La chaleur avance,
la forêt recule,
les saisons déplacent leurs rendez-vous.

Nous avons voulu comprendre,
nous avons cherché dans chaque graine
la trace de ce qui pourrait disparaître,
nous avons dessiné des limites
autour des montagnes, des marais, des récifs,
comme si une ligne
pouvait suffire à retenir le monde.

Mais le vivant ne connaît pas les lignes.
Il traverse les frontières,
remonte les rivières,
vole au-dessus des murs,
s'enfonce dans les sols,
se cache dans une goutte d'eau.

Une espèce disparaît parfois
sans bruit.
Pas de cloche,
pas de sirène,
seulement une place vide
dans la grande conversation du vivant.

Et pourtant,
chaque disparition nous enlève quelque chose
que nous ne savions pas posséder.
Un chant,
une couleur,
une graine,
une relation invisible.

Alors il reste encore
des forêts à laisser debout,
des rivières à rendre libres,
des sols à laisser respirer,
des océans à écouter,
des espèces à rencontrer
avant qu'elles ne deviennent
des noms dans un livre.

Peut-être que sauver la biodiversité
ne signifie pas sauver une nature lointaine.
Peut-être est-ce apprendre enfin
que nous sommes dedans.
Que l'abeille qui disparaît
emporte un peu de notre printemps.
Que la forêt qui brûle
assombrit aussi notre mémoire.

Et lorsque nous regardons la Terre,
minuscule dans la nuit,
nous comprenons peut-être ceci :
nous ne sommes pas les gardiens
d'un monde qui nous appartient.
Nous sommes
une voix parmi des millions,
une espèce parmi les autres,
une respiration
dans l'immense poème
que le vivant écrit
depuis des milliards d'années.

  


 

 Gilbert Quélennec,What the Lines Cannot Hold

 

In the forest, something remains,
an ancient breath among the leaves,
a faceless multitude
working in silence
to hold the world together.

The tree does not know it is a border,
nor the moss that it holds back the water,
nor the fungus that brings together
what once seemed apart.

Beneath our feet,
an invisible city spreads:
billions of tiny lives
in the dark earth,
roots speaking to one another
without knowing our borders.

And further on, the birds change course.
Their sky is no longer quite the same.
The heat advances,
the forest retreats,
the seasons shift their meetings.

We wanted to understand,
we searched in every seed
for the trace of what might disappear,
we drew boundaries
around mountains, marshes, reefs,
as though a line
could be enough to hold the world.

But the living does not know lines.
It crosses borders,
moves up the rivers,
flies over walls,
sinks into the soil,
hides in a drop of water.

A species disappears sometimes
without a sound.
No bell,
no siren,
only an empty place
in the great conversation of the living.

And yet,
each disappearance takes from us something
we did not know we had.
A song,
a colour,
a seed,
an invisible bond.

So there remain
forests still to be left standing,
rivers to be set free,
soils to be left breathing,
oceans to be listened to,
species yet to be met
before they become
names in a book.

Perhaps saving biodiversity
does not mean saving some distant nature.
Perhaps it means learning at last
that we are within it.
That the bee that disappears
carries away a little of our spring.
That the forest that burns
darkens our memory too.

And when we look at the Earth,
tiny in the night,
perhaps we understand this:
we are not the guardians
of a world that belongs to us.
We are
one voice among millions,
one species among others,
a single breath
within the vast poem
that the living has been writing
for billions of years.

 

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Voir également: 

 Audio: Gilbert Quélennec, Des musiques expérimentales autour de la Biodiversité et des Changements Climatiques

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

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