Gilbert Quélennec, La Muraille de Verre, celle qui vide
Gilbert Quélennec, The Glass Wall, the One That Empties
texte pour mon projet Villes
Revue : L'Atelier de Gilbert Quélennec — ISSN 2556-5362
Licence : Creative Commons CC BY-NC-ND 4.0 (Attribution - Pas d'utilisation commerciale - Pas de modification)
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Gilbert Quélennec, La Muraille de Verre, celle qui vide
Elle n'a pas mis dix mille ans à se former.
Elle est née d'une date, d'une carte, d'une annonce —
un homme a dit un chiffre, cent soixante-dix kilomètres,
et le désert a cessé, cette nuit-là, de s'appartenir.
Sous le sable qu'on a mesuré depuis un bureau,
il y avait une terre qu'on savait sans la mesurer,
des tentes, des troupeaux, des noms plus vieux que la carte —
la Terre Refusée.
Ceux qui sont restés pour dire non
ont appris le prix de rester.
Ailleurs, un vieux quartier a été rayé d'un plan de rénovation —
le Quartier Effacé, ses habitants poussés en périphérie,
pendant que des affiches, sur les palissades,
montraient un peuple heureux qui n'existait encore nulle part.
Deux parois de verre, face à face, cinq cents mètres de haut —
elles regardent loin, vers les investisseurs, vers les sommets, vers les écrans du monde,
et l'oiseau qui ne sait pas lire une carte
cherche, chaque année, ce ciel-là pour traverser.
Plus loin encore, une ville a déjà fini d'être construite :
avenues à huit voies, théâtre, bibliothèque, un million de chambres prêtes —
la Ville Achetée.
On l'a acquise comme on achète une promesse.
Une autre capitale a changé de place une nuit,
à l'Heure Choisie par les astres d'un seul homme,
les ministères déménagés avant que le pays ne l'apprenne,
les avenues à vingt voies restées, depuis, à peu près vides.
On engage des cabinets, on ferme la route aux ONG,
on confisque les passeports.
On avait promis 2030.
On parle maintenant de 2080.
Neuf millions d'habitants annoncés, trois cent mille espérés,
deux kilomètres construits sur cent soixante-dix prévus.
La Muraille de Verre —
la Terre Refusée, le Quartier Effacé,
l'oiseau qui ne sait pas lire une carte,
la Ville Achetée, l'Heure Choisie.
Tout ce qui touche à ces villes
finit par s'en éloigner —
les bergers, les oiseaux, les ouvriers, le temps lui-même —
la ligne ne cesse pas de s'annoncer vers l'avenir,
elle montre, chaque année un peu plus loin, où personne n'arrive.
Gilbert Quélennec, The Glass Wall, the One That Empties
It did not take ten thousand years to form.
It was born from a date, a map, an announcement —
a man said a number, a hundred and seventy kilometres,
and the desert stopped, that night, belonging to itself.
Beneath the sand measured from an office,
there was a land they knew without measuring,
tents, herds, names older than the map —
the Refused Land.
Those who stayed to say no
learned the price of staying.
Elsewhere, an old quarter was struck from a renewal plan —
the Erased Quarter, its people pushed to the outskirts,
while posters, on the hoardings,
showed happy people who did not yet exist anywhere.
Two walls of glass, facing each other, five hundred metres high —
they look far off, towards investors, summits, the world's screens,
and the bird that cannot read a map
searches, every year, for that sky to cross.
Further still, a city has already finished being built:
eight-lane avenues, a theatre, a library, a million rooms ready —
the Bought City.
It was acquired the way one buys a promise.
Another capital changed place one night,
at the Chosen Hour, beneath one man's stars,
the ministries moved before the country knew,
the twenty-lane avenues left, since then, more or less empty.
Firms are hired, NGOs kept from the road,
passports confiscated.
They promised 2030.
Now they speak of 2080.
Nine million residents announced, three hundred thousand hoped for,
two kilometres built of a hundred and seventy planned.
The Glass Wall —
the Refused Land, the Erased Quarter,
the bird that cannot read a map,
the Bought City, the Chosen Hour.
Everything that touches these cities
ends by moving away —
the herders, the birds, the workers, time itself —
the line keeps announcing itself into the future,
showing, a little further every year, where no one arrives.
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voir également: Gilbert Quélennec, musiques et textes du projet Villes