Atelier de Gilbert Quélennec = ISSN 2556-5362


" En tous cas, je ne peux pas m'imaginer que les grandes formes anciennes (quatuor à cordes, symphonie, oratorio, etc.) pourront jouer un rôle quelconque. Si quelque chose advient, cela devra - je crois - être simple, transparent. "
Wittgenstein







lundi 24 août 2026

Texte: Gilbert Quélennec, La Femme aux Deux Ciels (The Woman with Two Skies)

Texte: 

Gilbert Quélennec, La Femme aux Deux Ciels

Gilbert Quélennec, The Woman with Two Skies

texte pour le projet Boîte Noire 

 

 

 

Revue : L'Atelier de Gilbert Quélennec — ISSN 2556-5362 

Licence : Creative Commons CC BY-NC-ND 4.0 (Attribution - Pas d'utilisation commerciale - Pas de modification)

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Gilbert Quélennec, La Femme aux Deux Ciels

 

I.
Ce sera un après-midi sans date précise, l'été bleu comme on n'en fera plus, et son père verra la chose le premier dans le jardin, un disque surmonté d'un dôme clair, suspendu sans bruit au-dessus des arbres. Il le rejoindra sans savoir quoi dire. Toute une vie suivra cet instant muet, consacrée à chercher une preuve dont il ne sera même plus certain qu'elle sera nécessaire.

II.
Une vieille femme qui passera ses nuits sous les dômes du Sud lui confiera un matin, en sortant de l'observatoire, une image plus simple que toutes les équations : voilà l'univers, dira-t-elle, une écume de mondes où nous flotterons dans l'une des bulles pendant que d'autres, ailleurs, se refermeront sans que nous le sachions jamais. Cette leçon lui restera, plus durable que bien des théories.

III.
Une pierre tombera du ciel, venue d'un temps si lointain que le temps lui-même en perdra le compte, et quatre espèces sur cinq ne survivront pas au soir de ce jour-là. Nous ne descendrons pas d'une couronne mais d'un hasard heureux — les créatures les plus humbles, celles des ruines et des murs, sauront peut-être attendre là où nous ne saurons qu'inventer.

IV.
Rencontre proche, dira-t-on d'un côté de la frontière ; rencontre rapprochée, dira-t-on de l'autre — deux langues qui se ressembleront et se tromperont. Ce qu'on mesurera en kilomètres ne sera pas ce qu'on ressentira dans la gorge d'un homme qui aura eu peur. Apprendre la langue d'un autre peuple, ce sera revenir chez soi changé ; commencer à comprendre quelqu'un, ce sera déjà cesser d'être celui qui l'observait depuis l'autre rive.

V.
Il y aura des années dont elle ne parlera presque jamais, celles du grand projet mené dans le désert et interrompu bien avant son terme, sans qu'on lui explique pourquoi. Les témoins mourront les uns après les autres pendant que personne ne reviendra les interroger. Elle finira par avouer, bien plus tard, la honte d'avoir alors renoncé — puis elle reviendra, comme reviennent certains voyageurs vers une maison qu'ils auront cru quitter pour de bon, sachant que d'autres avant elle seront reparties de la même façon, et que d'autres encore reviendront après elle.

VI.
Il existera un grand nombre d'agences, personne ne saura vraiment combien, chacune protégeant sa part d'ombre au nom de la loi, toutes incapables de partager entre elles ce qu'elles détiendront de peur de tout perdre en le révélant. Quand leurs dossiers finiront par s'ouvrir, on n'y trouvera que des images sans les gens qui les auront prises, des heures sans les récits qui les auraient éclairées — une donnée brute que personne n'aura pris le temps d'examiner, semblable à des lettres retrouvées dans une maison abandonnée et adressées à quelqu'un qui n'y habitera plus depuis longtemps.

VII.
Et puis il y aura celle qu'on appellera autrement selon les récits, dont elle-même n'aura jamais vu le laboratoire. On lui aura seulement rapporté l'existence d'une intelligence d'un ordre supérieur à celles qu'on aura trouvées au sol, qui aura cherché pendant des années une manière de se faire comprendre — une porte, un alphabet, un geste assez simple pour être reçu des deux côtés. Ce récit ne lui appartiendra pas ; elle attendra, comme nous tous, que quelqu'un d'autre se décide enfin à le raconter.

VIII.
Un homme de la terre, dans un champ qu'aucune carte ne nommera précisément, ne demandera son avis à personne, ni aux gens des capitales ni à ceux qui porteront l'uniforme. Il saura ce qu'il aura vu et le dira sans colère : je vous l'avais dit. Les traces seront encore dans son champ, visibles pour qui voudra bien les chercher. Ce ne sera pas nouveau pour lui — cela n'aura jamais été nouveau que pour ceux qui n'auront jamais pris le temps de regarder le ciel.

IX.
Restera la question que presque personne ne posera, parce qu'elle déplacera le centre même du problème : et si ce phénomène ne venait pas nous apprendre quelque chose sur le ciel, mais sur nous-mêmes ? Si la réalité pouvait se plier, prendre une forme pour en dissimuler une autre, alors nos instruments les plus fins ne suffiront plus — il faudra changer de méthode, changer de langage, peut-être même changer celui qui regarde.

Elle changera, lentement, et le monde avec elle, quelque part entre le jardin d'été d'un père resté sans nom et un champ que personne ne saura situer sur une carte, entre une photographie sans visage et le souvenir d'un souvenir qu'aucune main n'aura jamais su faire revenir tout à fait. Quelque chose demeurera malgré tout, qui n'attendra peut-être pas d'être retrouvé, mais simplement, un jour, d'être reconnu.

  


 

Gilbert Quélennec, The Woman with Two Skies

 

I.
It will be an afternoon with no fixed date, the sort of blue summer they will no longer make, and her father will see the thing first in the garden — a disc topped with a clear dome, hanging soundless above the trees. He will join her without knowing what to say. A whole life will follow that silent moment, spent seeking a proof she will no longer even be certain is necessary.

II.
An old woman who will spend her nights beneath the domes of the South will confide to her one morning, stepping out of the observatory, an image simpler than any equation: that, she will say, is the universe — a froth of worlds in which we will drift inside one bubble while others, elsewhere, close in on themselves without our ever knowing. The lesson will stay with her, more lasting than many a theory.

III.
A stone will fall from the sky, as one once did, so long ago that time itself will have lost count, and four out of five species will be gone by nightfall. We will not be descended from a crown but from a fortunate accident — the humblest creatures, those of the ruins and the walls, will know how to wait where we will only know how to invent.

IV.
Close encounter, they will call it on one side of the border; near encounter, on the other — two languages that will resemble one another, and mislead one another. What will be measured in kilometres will not be what is felt in the throat of a man who has been afraid. To learn another people's language will be to come home changed; to begin to understand someone will already be to cease being the one who watched from the far bank.

V.
There will be years she will speak of almost never — those of the great project carried out in the desert, halted years before its promised end, with no one ever explaining why. The witnesses will die one after another while no one comes back to ask them anything more. Much later, she will admit the shame of having given up then — and will come back, as certain travellers return to a house they believed they had left for good, knowing that others before her will have gone the same way, and that others still will come back after her.

VI.
There will be a great many agencies, no one will quite know how many, each guarding its own share of shadow, protected by law, all unable to share what each of them holds, for fear of losing it by revealing it. When their files finally open, all that will be found are images without the people who took them, hours without the accounts that might have explained them — raw data no one will have taken the time to examine, like letters found in an abandoned house, addressed to someone who no longer lives there.

VII.
And then there will be the one known by different names in different accounts, whose laboratory she will never have seen for herself. She will only have been told of an intelligence of a higher order than those found on the ground, said to have sought for years some way of making itself understood — a door, an alphabet, a gesture simple enough to be received on both sides. The story will not be hers to tell; she will wait, as we all will, for someone else to decide to tell it at last.

VIII.
A man of the land, in a field no map will name precisely, will ask no one's permission — neither the people of the capitals nor those in uniform. He will know what he has seen and will say so without anger: I told you so. The marks will still be there in his field, visible to anyone willing to look. It will be nothing new to him — it will never be new to anyone except those who never took the time to look up at the sky.

IX.
What will remain is the question almost no one will ask, because it will shift the very centre of the problem: what if this phenomenon comes not to teach us something about the sky, but something about ourselves? If reality could bend, take one shape to conceal another, then our finest instruments will no longer be enough — we will have to change method, change language, perhaps even change the one who is looking.

She will change, slowly, and so will the world, somewhere between a summer garden and a father left unnamed, and a field no one will ever place on a map, between a photograph with no face and the memory of a memory that no hand will ever quite manage to bring back. Something will remain all the same — something that may not be waiting to be found again, but simply, one day, to be recognised.

 

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 voir également: Musiques et Textes du projet Boîte Noire par Gilbert Quélennec  

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

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